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Pendant que Jeffrey affronte ses ennemis, seul contre tous en se perdant encore un peu plus dans la noirceur des ténèbres de son âme, il est quatorze heures à Wilmington et Shirley déprime auprès du jeune Tobias et de sa cousine Ellie.
En effet, la petite amie du guitariste -et accessoirement casse-couilles- Wilfrid Mulher, n'a plus eu de nouvelles de son amant depuis que le musicien a détalé en la plantant comme une vieille chaussette dans sa chambre. Cela va faire un peu plus de vingt quatre-heures maintenant... Et Shirley s'impatiente, pour tout vous dire. Elle se pose de sérieuses questions. Et il y a de quoi, n'est-ce pas! Qu'il l'abandonne de cette manière en éteignant son téléphone portable -en plus!-, est tout de même intolérable, reconnaissez-le...
Et c'est ce que Shirley baragouine à Tobias entre deux grognements, ravalements de salive.
Elle se sent humiliée. Honteuse. Blessée. Bafouée? Peut-être trompée. Si cela se trouve.

— Je te le dis d'arrête de paniquer, tente de la rassurer Tobias pour la énième fois, au moins, — C'est Wilfrid hein, il va revenir... Tu commences à le connaître, maintenant. Il est un peu con, mais il n'est pas du genre à tromper après une dispute.
— Sa façon de réagir n'était pas normale, Tob'! Insiste la jeune fille blessée, — sérieusement! Tu n'as pas entendu ce qu'il m'a sorti, toi, il m'a carrément insultée! Juste parce que j'ai le malheur de regarder son portable pour lui demander de supprimer les photos de son ex, c'est bon quoi, on le fait toutes, de guetter le portable de notre copain...

La jeune Ellie sourit discrètement à sa comparse féminine suite à cette fin de phrase.
— N'est-ce pas Ellie, hein! Reprends alors Shirley dans la direction de l'adolescente, avant de reprendre vers Tobias, une nouvelle fois, — alors sérieusement, je ne comprends pas son craquage de cerveau, pourquoi m'a-t-il traitée ainsi? Il m'a balancé que ma prochaine étape ça serait de lui espionner ses historiques, ses mails, etc! Sérieusement, est-ce que j'ai la tête d'une bouffonne pour qu'il puisse penser ça de moi?
— Ne te justifie pas, soupire Tobias, las, — je l'admets, Wilfrid n'avait aucune raison de t'agresser, mais il faut que tu te souviennes que c'est Wilfrid, quoi...

— Qu'est-ce que ça veut dire, ça? « C'est Wilfrid quoi! ». Qu'on doive tout lui pardonner, tout accepter, parce que « C'est Wilfrid? » ? Il est au-dessus de la politesse et du respect, parce que « c'est Wilfrid », c'est ça ?!

— Je n'ai jamais dit ça, mais..

— Alors ?! Commence à s'agacer la jeune femme, — sérieusement, moi ce que je crois, c'est qu'il se fout vraiment de ma gueule, et je ne le laisserai pas continuer, il ne sait pas sur qui il est tombé... IL SE FOUT VRAIMENT DE MA GUEULE! C'est comme là, t'as vu comme il m'ignore depuis hier?! Il se fout carrément, de..
— Je ne sais vraiment pas quoi te dire... se sent de plus en plus gêné Tobias, cherchant des arguments pour plaider la cause de son ami absent, — je pensais que tu commençais à le connaître depuis le temps, et que donc tu n'accordais plus trop d'importance à son caractère de merde...
— Je m'en fous de son caractère et je passe très bien au dessus, oui, tant que je suis certaine qu'il..
La jeune femme s'interrompt avec douleur pour se mordre nerveusement les lèvres et fixer le sol. « Tant que je suis certaine qu'il m'aime... », qu'elle aurait aimé terminer de prononcer.
— Oui, il tient à toi, ça, on le sait tous, reprend le chaleureux Tobias pour rassurer son interlocutrice attristée, soupirant ensuite avec une légère hésitation dans la voix, — mais euh.. Disons que... enfin, je veux dire qu'il sort d'une histoire longue et douloureuse, tu sais... Et le sujet « Paula » est un sujet sensible, avec lui. En plus, il ne faut jamais lui donner d'ordres, il ne les supporte pas.
— Il l'aime encore, c'est tout, se renfrogne Shirley, — C'est bon Tob', pas la peine de prendre de gants avec moi, j'ai plus douze ans, tu sais. J'ai compris... Un mec qui conserve autant de photos de son ex comme ça et qui part en couille dès qu'on lui demande de les supprimer, je sais ce que ça veut dire.
— Ils étaient fiancés, Shirley, ce n’était pas n'importe quoi. Mais une chose est sûre, il ne veut pas te perdre, il tient à toi,fais-moi confiance là-dessus. Il est bien avec toi, insiste Tobias avec assurance.
— Il n'est jamais resté aussi longtemps sans me donner la moindre nouvelle après une dispute, persiste Shirley, la gorge nouée, — J'aimerai tant te croire, Tob', mais...

— Moi je pense que tu as raison, Shirley, il aime encore son ex, intervient soudain Ellie dans la conversation.
- Putain, mais tais-toi! grogne aussitôt Tobias dans la seconde, stressé par la réplique de sa cousine qui va, à coup sûr, rendre encore plus paranoïaque la petite amie de son comparse musicien. Le batteur fusille l'adolescente effrontée et la maudit en ce moment ; s'il ne se retenait pas, il lui mettrait une bonne fessée déculottée, pour avoir été aussi maladroite...
— Ca a le mérite d'être franc, soupire Shirley dans un haussement d'épaules, en se relevant d'un bond du canapé pour reprendre avec lassitude et nervosité, une fois debout, — bon sur ce, moi je crois que je vais rentrer chez moi. Ce n’est pas que je m'ennuie, mais je vais pas non plus l'attendre ici toute la journée, je ne suis pas son chien.
— Je suis désolé... s'excuse Tobias pour son ami Wilfrid en se relevant à son tour pour escorter vers la sortie l'amoureuse bafouée.

— Il ne faut pas que tu en veuilles à Wilfrid! Revient à la charge Ellie en suivant ses interlocuteurs plus vieux, s'adressant à son interlocutrice féminine sur un ton très chaleureux, comme si elle comprenait sa peine,

— Parce que je pense qu'on n’oublie jamais réellement un premier amour, même si on le remplace! Alors à mon avis, il tient à toi, mais elle...

— Ellie! maintenant ça suffit, encore un mot, et tu t'en prends une! Gronde vivement et fermement Tobias en se retournant vers sa cousine pour la fusiller d'un regard mauvais et noir ; sa main droite le démange, il aimerait tant lui asséner une violente gifle...
— Tu penses que j'ai tort? insiste Ellie avec culot, ignorant la colère de son cousin, reprenant même ensuite, — moi non, je suis désolée, car moi, je crois en l'âme soeur, à l'amour qu'on oublie jamais, je pense que chacun d'entre nous est prédestiné à rencontrer quelqu'un et que cette personne, lorsqu'elle est trouvée, on ne peut plus la rayer définitivement de son existence! Et cette personne, des fois, elle est tout notre opposé...
Une déclaration d'amour est une opinion du coeur.
[Robert Brisebois]

— Qu'est-ce tu te permets de donner ton avis sur des choses que tu ne connais pas?! Tu n’es rien d'autre qu'une gamine niaise qui sort tout droit de son bac à sable, alors retourne faire des pâtés et ne te mêles plus des conversations des grandes personnes! On s'en bat les couilles de ton avis et de tes rêves de princesse attardée! Pestifère de plus en plus méchamment Tobias en se retenant d'envoyer cette gifle qui le démange tant ; il ressent évidemment bien la douleur palpable de la jeune Shirley qui fait pourtant bonne figure devant la tirade absurde de la petite effrontée.

— Bien sur, je suis légèrement plus jeune que toi, alors je dis n'importe quoi, logique, je n'ai rien vécu et n'aie encore connu que mes premiers pas dans mon youpala! Et puis toi, c'est vrai que tu es très vieux et mature, niveau sentiments, tout le monde le sait, du haut de tes 22 ans tout mouillés et de tes trois poils aux couilles, le nombre de tes conquêtes ne se quantifie plus... Attention, la retraite est proche... se défend Ellie avec ironie en se mordant cependant la lèvre inférieure : acte qui trahit sa nervosité et la douleur qu'elle peut ressentir de se faire traiter ainsi par celui qui compte tant à ses yeux...

Son regard tente ensuite, le plus discrètement possible, de plonger avec tristesse dans celui de son cousin. Elle tente de le sonder. Elle espère tellement qu'il comprenne rien qu'un tout petit peu le fond du message caché qu'elle tentait de lui transmettre...

Et Vick pénètre dans la pièce à ce moment-là.

D'un geste de main, il salue brièvement l'assemblée et comprend très vite les raisons de la présence de Shirley dans l'appartement qu'il occupe habituellement avec ses amis. Le synthé TroubleMaker baisse alors les yeux et se presse de rejoindre sa chambre ; il à l'air gêné... Il semble culpabiliser pour quelque chose. Il n'a pas osé regarder la petite amie de son comparse Wilfrid dans les yeux. Coïncidence, ou?

— T'es tellement nul... se met soudain à sangloter Ellie en direction de son cousin, dès que Vick a enfin disparu dans le couloir reliant les chambres, — je te déteste, je te déteste.... qu'elle ajoute encore, nerveuse, se triturant les mains pour faire passer son stress.
Elle fond complètement en larmes une dizaine de secondes plus tard.

— Hein? Ne comprends pas Tobias, un peu sceptique face à la réaction exagérée de sa jeune cousine ; il l'a grondée, certes, mais de là à ce qu'elle se mette dans des états pareils... Surtout qu'elle est complètement en torts, selon lui !

— Je, je...Tu sais, je ne suis pas une gamine qui ignore tout de l'amour, lui fait de nouveau Ellie en ravalant un nouveau sanglot, se mordant fermement les lèvres, avant de se retourner vivement vers son idiot de cousin -comme elle se le définie en ce moment précis- , pour...

... Lui déposer un furtif, hésitant, mais cependant très tendre baiser sur le bout des lèvres.
L'instant ne dure qu'une fraction de seconde, mais a pourtant un goût d'éternité pour la jeune fille qui tient délicatement la tête de son cousin de sa main droite pour la forcer à s'incliner vers elle. Une tête qui ne semble pas opposer de résistance, acceptant d'être ainsi guidée vers un bien étrange sentier -celui de l'inceste?-, et acceptant même avec délectation ces doigts féminins qui se glissent entre ses cheveux attrapés en queue de cheval.
« Le goût de l'interdit est si délicieux... »

Une fois la tentative désespérée de la jeune fille accomplie, l'effrontée, complètement paniquée, recule vivement en arrière d'un seul bond, l'air terrifié et honteux. Son visage est rouge pivoine et elle se met à trembler de tous ses membres. Viendrait-elle de provoquer avec son acte culotté ce qui sera bientôt la pire humiliation de sa vie tout entière?
« Mais continuer de se l'interdire lui aurait été impossible... »

Dans les livres, les gens se font des déclarations d'amour, de haine, ils mettent leur coeur en phrases ; dans la vie, jamais l'on ne prononce de paroles qui pèsent.
[Simone de Beauvoir]

— C'était rien qu'un petit smack amical, pas la peine de faire ton tout gêné, ah ah ah!!! rit Ellie avec puérilité et amusement, juste après son baiser, volé pour se sauver du gouffre béant dans lequel elle est désormais en train de s'engouffrer. Son regard est fuyant et elle n'attend plus une seconde de plus pour se presser vers la sortie de l'appartement, en chantonnant d'un air niais et impassible cependant,

— Bon allez, à plus les loustics, moi j'y vais!!! Byoubyou Shirley, byouuuu Tobinette!!!

La honte est une espèce de tristesse fondée sur l'amour de soi-même, Et qui vient de l'opinion ou de la crainte qu'on a d'être blâmé.
[René Descartes]
— Mignon... fait Shirley, la spectatrice amusée -mais plus que blasée- de la scène, en levant un sourcil, une fois l'adolescente enfuie de la demeure des Troublemaker, — est-ce que tu as seulement conscience que cette gamine est folle de toi, Tob' ? Qu'elle reprend ensuite, haussant les épaules, ressentant une profonde lassitude, voire un infini dégoût envers le genre masculin : tous pareils.. Aveugles, andouilles, insensibles, crétins, simples d'esprit, primates, couillon... Les hommes sont décidément tous les mêmes.
— De, de quoi? Ne trouve rien d'autre à répondre Tobias en restant toujours planté tel un piquet. Le pauvre essaie encore de réaliser et comprendre la scène qu'il vient de vivre en passant sa langue sur sa lèvre supérieure pour se prouver que ce goût fruité qu'il a dégusté tout à l'heure n'était pas dû une hallucination, voire un fantasme...
— Bon allez, je te laisses moi aussi, reprend Shirley avec nonchalance en direction du batteur, tout en se hâtant vers la sortie du logis, tandis que son interlocuteur à couettes est toujours silencieux et figé telle une statue de sel, en plein milieu de son salon.

Il restera au moins une bonne demi-heure ainsi. Long lap de temps durant lequel il se repassera en boucle dans son esprit le délicieux épisode d'une cousine qui lui fait la plus touchante, maladroite, et adorable, des déclarations...
