*
Vers la fin de journée, après les cours, Tiphanie se presse chez Kurt, un peu inquiète par son absence en cours.
Son téléphone semble toujours éteint et elle tombe sans cesse sur cet agaçant répondeur.
Sa moto n’est pas là, soit, il n’est pas. Constate amèremement la jeune fille, en poursuivant tout de même son chemin.
Il lui a dit qu’elle devait faire comme chez elle, ici.
Obéissante et disciplinée, elle va donc squatter en attendant patiemment son retour.
Il faut qu’ils parlent. Il faut qu’elle lui parle. Il faut qu’elle s’excuse.
Ce baiser ne signifiait rien du tout à ses yeux, et puis elle pensait être célibataire !
Dedieu, ça compte ça quand même !
Fébrile, elle toque à la porte ; si Hanz est là, il lui ouvre et elle peut attendre à l’intérieur, et si la maison est vide, alors elle devra se résigner à patienter ici, dans le couloir. Monde ingrat !
— Entrez ! C’est ouvert. Résonne soudain une voix que Tiphanie reconnaît aussitôt ; Hanz.
Elle presse alors la poignée de la porte pour entrer timidement.
— Salut, Tiphanie, lui fait-il, sans se retourner et sans lever un œil du journal du jour, qu’il est en train de feuilleter.
— Sa..Salut, arrive-t-elle à répondre en bafouillant.
La situation est assez gênante ; logiquement, au vu de ce baiser échangé ce samedi, on pourrait les considérer « ensemble » aujourd’hui.

— Kurt n’est pas là, informe tranquillement Hanz en repliant son journal, avant de s’extraire de sa chaise, pour se diriger vers son hôte.
— Ah... marmonne Tiphanie, — et tu sais s’il en a pour longtemps ? tente-t-elle de demander, en craignant un peu la réaction qu’il pourrait avoir.
— Il est chez Elsa là, lui répond tranquillement Hanz en se rapprochant subtilement.
— Chez Elsa.. Répète Tiphanie, la gorge nouée, — mais... mais...

— Et bien maintenant qu’ils sont retournés ensemble, il est normal qu’ils se revoient comme avant, tous les jours, poursuit Hanz en arrivant tout contre elle et en lui prenant sensuellement la main, avant de glisser ses doigts entre les siens.
Le choc de la révélation perturbe la jeune fille à tel point qu’elle ne réalise pas encore la proximité de leurs deux corps.
Elsa, et Kurt.
Kurt, et Elsa.
L’hôpital ?
La tentative de suicide ?
Revenus ensemble ?
Kurt, et Elsa.
Elsa, et Kurt...
Tout d’un coup, elle sursaute, réalisant que des mains masculines sont en train de se glisser sur ses hanches, pour se diriger discrètement vers ses fesses.
— Tiphanie.. Reprends Hanz avec une voix tellement calme et posée, qu’il est difficile de ne pas l’écouter sérieusement — Kurt est avec Elsa en ce moment...
Comme ils l’ont été samedi, où ils ont fait l’amour comme des bêtes...

— De.. De quoi..? lui bredouille-t-elle, dans un semi-délire ; elle n’a même plus l’impression d’être consciente, tant elle est en train de planer sur le nuage de la trahison. Ce nuage noir qui flotte au-dessus de sa tête. Ce nuage noir qui est gorgé de mensonges et de non-dits..

— Oh mon dieu... Il ne te l’avait pas dit ? Poursuis Hanz en ramenant tendrement ses mains sur sa taille, pour l’enlacer délicatement : une femme malheureuse, ça a besoin de soutien, et c’est lorsqu’une femme souffre qu’il faut savoir se montrer présent, pour la faire succomber à vos nombreux charmes.
C’est la leçon numéro un du séducteur.
Elle tremble et commence à le fuir du regard ; c’est maintenant qu’il faut agir !
Délicatement, il monte ses mains dans son dos, pour la plaquer de plus en plus contre lui, tout en lui embrassant une joue, puis le bout du nez, puis le cou...
Mais elle reprend vivement ses esprits en faisant un bond en arrière ;

— Hanz.. Je.. Je.. Je suis désolée ! arrive-t-elle à peine à prononcer.
Aie ! La tentative a échoué.
— J’ai honte de ce que j’ai fait samedi Hanz, excuse-moi s’il-te plaît. Reprend-elle en esquivant son regard magnifique.
— Y’a pas de quoi être désolée Tiphanie, lui sourit-il en affichant un faux air triste, c’est pas de ta faute si je ne te plais pas après tout..
— Dis pas ça Hanz, tu es un garçon parfait, tu sais.. Avoue Tiphanie, terriblement honteuse. Mais c’est que... enfin..Je.. Je crois que je m’y étais attachée à Kurt et... Pfiou là ça me fait mal... Il s’est moqué de moi hein ? C’est ça ?
— Oui.
Elle déglutit péniblement, avant de reprendre, en serrant les dents ;
— Je vais l’attendre, on doit s’expliquer lui et moi ! Je déteste les menteurs...
Il sourit et lui caresse la joue,
— Je suis dans ma chambre, si tu as besoin de quoi que ce soit...
— Merci, lui sourit-elle à son tour, heureuse que leur relation ne se soit finalement pas détériorée.
*
C’est parce qu’il lui a dit de faire comme chez elle qu’elle est entrée dans sa chambre pour allumer la sono, et pour aucune autre raison !
L’amour, hum hum, pas pour moi,
Tous ces « toujours »,
C’est pas net, ça joue des tours,
Ça s’approche sans se montrer,
Comme un traître de velours,
Ça me blesse ou me lasse selon les jours
— Oh non, pas Carla Bruni ! marmonne Tiphanie en laissant ses bras tomber le long de son corps ; position qui affiche la plus grande des lassitudes.
L’amour, hum hum, ça ne vaut rien,
Ça m’inquiète de tout,
Et ça se déguise en doux,
Quand ça gronde, quand ça me mord
Alors oui, c’est pire que tout,
Car j’en veux, hum hum, plus encore,
— Eh oui, c’est pire que tout... là t’as peut-être pas tort finalement...
Pourquoi faire ce tas de plaisirs, de frissons, de caresses, de pauvres promesses ?
À quoi bon se laisser reprendre
Le coeur en chamade,
Ne rien y comprendre,
C’est une embuscade
— Une embuscade, oui.. Et j’ai plongé dedans tête baissée moi !
L’amour ça me va pas,
C’est pas du Saint-Laurent,
Ça ne tombe pas parfaitement,
Si je ne trouve pas mon style, ce n’est pas faute d’essayer,
Et l’amour j’laisse tomber !
— Mais mon style, j’pensais que c’était lui...
L’amour, hum hum, j’en veux pas
J’préfère de temps de temps
Je préfère le goût du vent
Le goût étrange et doux de la peau de mes amants,
Mais l’amour, hum hum, pas vraiment !

Tellement absorbée dans cette chanson, elle ne remarque même pas que la porte s’ouvre brusquement derrière elle, pour laisser apparaître un Kurt apparemment très en colère.

— Qu’est-ce que tu fous là ? l’agresse-t-il immédiatement, en la foudroyant du regard.

— Hein, de quoi, de qui ? sursaute-t-elle en se retournant vivement, avant de se reprendre, — ho, coucou... Je... Je t’attendais...
— Pourquoi ? l’interrompt-il méchamment, — c’est la fête ici, tu entres dans ma piaule comme ça, pépère ! Ou alors, tu te serais pas trompée de chambre ? semble-t-il se moquer ouvertement, — celle d’Hanz, c’est la première en arrivant...
— Kurt.. Je.. Euh...
Voilà, maintenant qu’elle est face a lui, elle perd tous ses moyens !
Incapable va ! songe t-elle alors, avant d’essayer de reprendre, en vain, car Kurt intervient pour la cingler d’une voix glaciale ;

— Dégages de ma piaule Tiphanie, t’es pas la bienvenue ici, alors vas retrouver mon frère et oublie-moi !
Ça, ça fait très mal. Mais elle ne pleurera pas. Du moins, pas tout de suite.
Elle serre les dents et les bras, en essayant de rester calme ;

— T’es culotté toi, non ?
— Pardon ?
— Tu me reproches quoi finalement ? Un petit baiser échangé pendant un slow ? C’est ça ?
— Dégage, je t’ai dit, reprend-il méchamment en lui offrant un regard impitoyable.
— Alors que toi tu as carrément couché avec...
Là il lève un sourcil, l’air apparemment étonné
— De quoi ?

— Oui oui, reprend-elle en se retenant d’exploser en sanglots, — avec Elsa samedi, c’était wouah non ? Pendant que moi je t’attendais comme une conne ici ? Tu t’es régalé ? Tu as pris ton pied ?
— Comment est-ce que tu sais ça ? commence-t-il à crier, les mains tremblantes de rage.
Cette colère prouve que ces dires ne sont que la stricte vérité... réalise avec douleur la jeune fille, avant de reprendre, avec colère ;
— Tu m’as alors menti sur toute la ligne !
Elle l’a dit. En une phrase elle lui a lancé au visage toute la vérité. Tout ce qu’il est réellement : un sale menteur, fourbe et hypocrite.
A court d’arguments, il se contente de lui tourner le dos pour faire mine de se diriger vers son armoire, en ajoutant, pour clore,
— Si tu as fini, tu sais où se trouve la sortie.
— C’est... c’est ce que tu veux ? réussit-elle a laisser sortir de sa gorge complètement nouée par les émotions.

— Ce que je veux n’a pas d’importance en ce monde. Lui répond-il en ouvrant son armoire à vêtements.
— Qu’est-ce que tu fais ? ose-t-elle demander, tenaillée par la curiosité.
— Je fais mon sac, car je déménage demain.
— Hein ?
— Je me prends un studio à part et j’arrête mes études pour bosser, lui annonce-t-il tranquillement.

— Et tu me dis ça comme ça ??? lui crie-t-elle en s'entourant dans ses propres bras, afin de se créer son propre espace vital. Un espace où le mensonge et la trahison n’existent pas..

— Quoi ? Reprend alors froidement Kurt, en se retournant pour la dévisager avec suspicion, — on était pas mariés non plus hein..

— Oui, oui, c’est clair, lui confirme Tiphanie, le cœur pourtant déchiré par cette phrase — non, mais c’est vrai, tu as raison, après tout, on est rien l’un pour l’autre ! Tu as totalement raison.

Perplexe, il croise les bras et essaie de comprendre le fond de ces paroles,
— Ca fait qu’une semaine hein... réussit-il à peine a marmonner, sans vraiment savoir pourquoi.
— Mais oui, tu as raison, lui confirme à nouveau Tiphanie, et puis qu’est-ce que je fous chez un mec qui se fout de ma gueule et me trompe ? Non, mais vraiment, quelle conne !! Tiens tu pourras rigoler de moi avec ton poto, Dirk, si un jour tu te réconcilies avec !
Sur ce, elle virevolte sur elle-même pour prendre le chemin de la sortir, en ajoutant,
— Bon ben alors on a plus rien a se dire, je te souhaite une bonne continuation dans ta vie et... et... et rien en fait.

Il la regarde, sans vraiment comprendre toutes les phrases qu’elle a débitées en un temps record ; il aimerait répliquer quelque chose, mais il ne sait pas vraiment ce qu’il pourrait lui dire, et pourquoi.
La situation lui semble presque cocasse tant elle est incompréhensible.
Pourtant, dans ses doutes et son incompréhension, il réalise au moins une chose : il ne veut pas la voir franchir cette porte.
— Stop, lui lance-t-il alors, pour la faire s’immobiliser et rester quelques minutes de plus.
Elle était en train de lui apprendre certaines choses, et il aimerait bien qu’elle aille au bout de ses pensées.
— Quoi ? lui fait-elle, plantée devant la porte d’entrée, tiraillée entre le désir de s’enfuir d’ici et celui de revenir en courant vers lui.

— Ca fait qu’une semaine.. reprend-il
— Oui, je sais, tu me l’as déjà dit.
— Je veux dire que... essaie-t-il d’expliquer, difficilement, — enfin, je veux dire que... tu... Tu..

— Va te faire foutre, je ne vais pas te faire une déclaration d’amour ! l’interrompt-elle vivement en fixant la porte a sa gauche, — tu... tu t’es quand même sacrément foutu de moi alors... alors...
À court d’arguments. Sacrilège !
Elle est à court d’arguments...
— Non, mais ce que je veux dire, reprend-il, l’air apparemment perdu, c’est que... enfin, je veux dire que...
Il s’interrompt quelques secondes, avant de tout laisser échapper en une fois ;

— Je suis pas doué avec les filles moi ! Alors faut pas m’aimer merde ! Je suis trop nul là-dedans, je fais souffrir tout le monde, et je crois que je sais même pas ce que c’est l’amour ! Je.. Je suis pas quelqu’un qu’il faut aimer ! Ne m’aimez pas !!!
Son visage a totalement changé d’expression, désormais on dirait un enfant perdu au milieu d’étrangers.
Un enfant terriblement seul.