*

- Jane.. Il faut qu'on parle.

Aie. Lorsqu'une phrase commence ainsi, généralement, cela n'est jamais bon signe. Se dit bien évidemment la concernée en se raidissant sur place en plein milieu de l'appartement qu'elle occupe avec son petit ami.

- Je.. Je.. Euh.. Oui?
Qu'elle lui bafouille avec désespoir alors qu'il est encore assis sur leur lit, l'air penaud et honteux. Un mauvais pressentiment. Un trèès, mauvais, pressentiment, assaille désormais la jeune fille.

- Tu t'es bien rendu compte que nous deux, ce n'est plus ça, hein.. Alors, je pense que l'on ferait mieux d'arrêter. Sérieusement... Parce que j'ai l'impression que tout ce qu'on fait, depuis quelques semaines, c'est nous bercer d'illusions...

- Tu.. Tu es sérieux...?
- Arrête, ne commence pas à pleurer, s.t.p... Je ne dis pas ça méchamment, et certainement pas pour te faire du mal, mais je pense que l'on a fait une erreur.. En pensant que l'on pouvait tout recommencer.
- Tu.. Tu as rencontré quelqu'un, c'est ça?
- Non. Enfin... Non! Là n'est pas la question, en fait. Mais ce que je veux te dire, c'est que...
- Mais l'on peut tout recommencer! Si l'on s'aime, on le peut! Moi, je t'aime, Raph'! Moi, je t'aime! Et toi, si tu m'aimes, alors dans ce cas...
- Justement, moi je ne sais plus si je...

- Que... ?
Ouch. Une telle douleur entre les cotes, la jeune fille ne se souvient plus en avoir déjà ressenti une d'aussi vive : à part peut-être la fois, à l'époque, où elle avait découvert qu'il la trompait...
- Je suis désolé, Jane... Je tiens à toi, je veux que tu le saches. Tu comptes beaucoup pour moi. Mais je... Je ne pense plus pouvoir t'aimer comme tu le voudrais.
- D'a.. D'accord.
- Arrête, ne pleure pas, se sent bien évidemment coupable Raphaël en se relevant de son lit pour s'en aller prendre chaleureusement son interlocutrice dans ses bras, avant de reprendre avec compassion,

- ...Je tiens à toi, Jane. Tu es quelqu'un de formidable et c'est parce que tu es vraiment importante à mes yeux que j'ai cru pouvoir t'aimer de nouveau...

- La ferme! Tu tiens à moi, c'est bien, ok, cool!! Ça me fait une belle jambe!!! Maintenant lâche moi, se débat la jeune fille des bras de son désormais ex-petit ami, - je rentre sur Klaus', ça vaudra mieux pour tout le monde, n'est-ce pas?! qu'elle demande ensuite en tournant le dos à son interlocuteur pour ne pas qu'il la constate trop effondrée.

- Je.. Je pense qu'en effet, cela ne serait pas une mauvaise idée, puisque finalement, ta vie est plutôt là-bas...

- Connard!!! sera le dernier mot que la jeune fille brisée prononcera a cet homme quelle aime pourtant plus que tout au monde en courant s'enfermer dans la salle d'eau pour faire sa toilette. Juste après cette besogne terminée, elle se pressera de faire ses bagages pour fuir cette ville où réside le désormais plus immonde -car bien trop franc- personnage que la terre n'ait jamais porté.
*

Ce matin, Terry a déjà filé à son local de répétition et Eva profite enfin de ce petit moment de solitude pour griffonner des lignes, des lignes, et encore des lignes, sur une... Non, plusieurs, feuilles A4.

Tout à l'heure, et avant que son blondinet ne quitte leur appartement, elle lui a bien évidemment dit au revoir le plus tendrement possible...

...En lui souriant qu'elle l'aimait profondément et qu'il était quelqu'un d'exceptionnel. Qu'elle avait beaucoup de chance de l'avoir et que jamais, au grand jamais, il ne devait changer.
Sur le coup, le jeune bassiste était bien entendu plutôt surpris et flatté de recevoir de tels compliments au réveil, mais cela ne l'a pas travaillé plus que ça. Et ce, même si sa petite amie n'est habituellement pas du genre à couvrir son monde d'éloges et mots d'amour.

Elle l'a ensuite embrassé. D'un simple baiser, plus tendre que passioné. Comment aurait-il pu savoir qu'il s'agissait là d'un baiser d'adieu...
*
- Je suis désolé, monsieur Cobain, mais il faut à tout prix que vous plaidiez coupable maintenant !
En effet, ce matin, monsieur Tartew Gnagnole, l'avocat personnel de l'inculpé Kurt Cobain, semble changer son fusil d'épaule quant à la stratégie à adopter pour la défense de son client...
- Mais c'est impossible ce que vous me dites ! Comment ont-ils puretrouver le corps de mon frère?!
- Ça, je n'en sais rien. Mais une chose certaine, c'est que l'enquête a abouti et qu'ils l'ont retrouvé. Vous êtes donc désormais clairement accusé de meurtre avec préméditation et l'on ne peut plus prouver le contraire. Vous allez donc plaider coupable afin que l'on tente de vous obtenir une remise de peine.
- Jamais de la vie! Je ne suis pas coupable! Je ne l'ai pas tué! Il s'est suicidé!
- Je vous crois, moi, mais ce n'est pas moi qu'il faut convaincre.
- Débrouillez-vous pour trouver des idées! C'est pour ça que je vous paie, après tout! Car il est hors de question que je paie pour un crime que je n'ai pas commis! Mon frère s'est suicidé!
- Et vous avec ensuite dissimulé son corps, avant de lui voler son identité... Reconnaissez que tout cela ne joue pas en votre faveur... Et aujourd'hui, tout est contre vous, monsieur Cobain, tout. Alors, je vous en supplie, plaidez coupable. Il n'y a qu'ainsi que nous pourrions faire réellement quelque chose pour vous aider. Car si vous vous obstinez à nier ce dont tout le monde est persuadé, et surtout madame la juge Elsachou Papalou, vous écoperez de la perpétuité... Alors que si l'on plaide coupable dès maintenant et que vous montrez de réels signes de regrets, remords, et désespoir, l'on pourra vous faire prendre de dix ans, avec surement une remise de peine possible pour bonne conduite. Vous allez bientôt être père, monsieur Cobain, alors réfléchissez bien.
Demandez-vous s'il ne vaut pas mieux que votre enfant retrouve son père dans quelques années, plutôt qu'il vive toute sa vie en le sachant derrière les barreaux.
*

Enfin. Le fameux moment est enfin arrivé.
Et tout va se dérouler comme elle l'a décidé..
Avec assurance, aux côtés de ce feu rouge elle est aujourd'hui arrêtée.

Lorsqu'il passera au vert, elle se précipitera au milieu de la route.

Elle a déjà tout prévu et tout se passera exactement comme elle l'a imaginé. Il n'y a là aucun doute. Elle a tout prévu. Dans les moindres détails.
Feu vert.

Euh... Non. Pas tout de suite. Elle n'est pas encore prête! Ses jambes flageolent brusquement et étrangement.
Étrangement parce qu'elle était pourtant prête à le faire. Étrangement parce qu'elle se sait prête! Elle n'a pas peur. Elle n'a plus peur. Elle s'en persuade. Et lorsqu'elle se remet à en douter, elle se souvient que son père est à ses côtés dans cette épreuve. Ainsi, elle n'est pas vraiment seule. Et puis elle s'apprête à le rejoindre...

Une. Deux. Trois voitures défilent encore et à vive allure sous son nez.
Elle les regarde et soupire. Respire un grand coup.
Prochain feu vert, elle y va. Prochain feu vert, elle n'hésite plus. Prochain feu vert, c'est fini.
Prochain feu vert, elle se jettera à l'intersection de ce carrefour. Elle se prouvera qu'elle en a le courage.
Prochain feu vert. Prochain feu vert...

Feu rouge!
Elle inspire à nouveau. C'est bientôt le moment!
Hallelujah - Jeff Buckley ♪

Vite, elle repense une dernière fois aux êtres qui lui sont si chers.

Parmi eux, évidemment, son frère, le plus grand amour de sa vie... Même si lui, elle le retrouvera très vite. Lorsqu’il lui sera greffé son propre coeur.
Ainsi, ils seront liés pour l'éternité...
Ainsi, ils ne feront plus qu'un. Réellement. N'y a-t-il pas de plus beau cadeau au monde que celui de la vie?

Allez, au tour de son Terry, maintenant... Elle en déglutit de honte en repensant à lui, d'ailleurs. Cet homme si merveilleux dont elle n'a jamais mérité l'amour fou et le dévouement. Puisse-il rencontrer un jour la femme qui saura le rendre heureux... Il le mérite tellement.

Raphaël, ensuite... Aaaah, Raphaël... Son Raphaël. "Le Raphaël", qui est bien celui pour qui elle ferait immédiatement demi-tour, courant à perdre haleine vers son appartement pour se jeter dans ses bras et lui hurler ses sentiments dingues et éternels.
Mais son frère passe avant tout...
Alors, elle sourit simplement en constatant que le feu vient justement de passer au vert.
Vert.

C'est à ce moment là qu'elle est censée courir !

Mais ses jambes restent figées sur le trottoir et son coeur s'emballe peu à peu. Son estomac se noue furieusement. Lui procurant même quelques douleurs abdominales...
Et voilà que quelques passants se mettent à l'observer étrangement.
Feu rouge!

La prochaine fois sera la bonne.
Au prochain feu vert, elle aura le courage de le faire! Au prochain, elle en aura le courage.
De courir en plein milieu de cette chaussée afin de se faire percuter de plein fouet par l'une des voitures. Et elle sait bien qu'elle n'en réchappera pas. Elle se trouve ici au croisement d'un grand axe et les voitures démarrent toujours en trombe.

Sa mère...
Zut.. Pourquoi se met-elle soudain à repenser à cette furie sans coeur?
Elle en déglutit de douleur en se souvenant de leurs derniers échanges. Bah, dans quelques heures, la pauvre femme sera tout simplement débarrassée de cet enfant qui lui faisait tant honte...Se soupire très vite la brunette en haussant les épaules, lasse.

Et maintenant, c'est au tour de son pianiste préféré de venir hanter ses pensées. Son beau-père adoré...
Gloups. Évidemment, en songeant de nouveau à cet homme qu'elle considère plus que comme un substitut de paternel, elle se sent affreusement honteuse... Honteuse de lui avoir tendu un tel piège.
Il lui en voudra, c'est certain. Mais elle compte sur l'attachement qu'il lui porte pour obtenir son pardon, au fil du temps...

Feu vert!



Adieu, tout le monde....





