*
La nuit tombe vite en cette saison, et c’est pour cette raison que le ciel est déjà bien obscurci lorsque Vanessa vient frapper à la porte de son ami pianiste.
— Coucou Erwan, excuse-moi de te déranger, lui fait-elle rapidement, après qu’il lui ait ouvert sa porte.
— Depuis quand est-ce que tu me déranges ? lui sourit-il alors amicalement, — allez entre, reste pas sur le pas de la porte !
— Je serai pas longue. En fait, je voudrais juste te parler de quelque chose qui...
— Viens t’asseoir, parce que te connaissant, tu vas papoter pendant une demi-heure !
— Oh la mauvaise langue, lui rit-elle en s’asseyant à son tour sur le lit derrière eux.
— Alors, qu’est-ce qui te perturbe, lui sourit-il à nouveau, une fois qu’ils sont tous les deux confortablement installés.
— Et bien, en fait.. c’est Kyle qui m’inquiète. Et je sais pas vraiment vers qui le tourner à part toi...
— Comment ça, il t’inquiète ? Il t’as fait quelque chose de mal ?
— Mais non ! Ce sont juste certaines de ses fréquentations que...
— Les racailles, c’est ça ?
— Voilà.
— Pareil Ness. Comme quoi, on pense tous la même chose de ces types...
— J’ai un horrible pressentiment Erwan. Ils me font peur. Surtout le métisse là.. Franz, je crois.
— On peut rien faire de toute manière... Tu connais Kyle, il fait ce qu’il veut, quand il veut, et où il veut...
— Tu sais, quand il sort avec eux, il ne m’emmène jamais. Je sais pas ce qu’ils font ensemble, mais...
— Il va pas te trimbaler au milieu de mafieux Ness, m’enfin...
— « Mafieux » ??
— Parce que tu en doutais ? Attends, le métisse là, c’est écrit sur son front qu’il en est un.
— Ils vont le faire replonger ! C’est certain ! C’est eux qui le font fumer. Il faut faire quelque chose Erwan !
— Tant qu’il ne fait que fumer.. Et puis qu’est-ce que tu veux faire ? Si c’est pour qu’il monte sur ses grands chevaux et nous hurle dessus.. Hum..
— Je veux en savoir plus sur ce Franz et sur ces types que Kyle fréquente. Et toi seul peux m’aider, vu que moi je n’ai pas accès a « ce monde », dixit Kyle lui-même... Pfft.
— Je vois pas trop ce que je peux faire Vanessa, vu que nous non plus, nous n’avons pas...
— Tu ne pourrais pas les espionner en fin de concerts ? Essayer de surprendre une ou deux conversations ?
— Euh.. Mouais. Oui, ça je peux essayer. Mais bon...
— Merci Erwan, merci. T’es un ange ! Je pense vraiment qu’il faut se pencher sérieusement sur ces fréquentations maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.
— Et s’il était déjà trop tard Ness ? Tu y as songé a ça ?
— Comment peux-tu dire une chose pareille Erwan ? Tu te rends compte que si Kyle sombre, c’est votre groupe entier qui disparaitra ?
— J’en suis conscient. Mais on peut peux pas grand-chose. Soit on le regarde agir en silence, soit... On le dénonce aux flics pour le boucler. Vu que jusqu’à preuve du contraire, il est interdit de se droguer...
— « Se droguer », carrément... Il ne fait que fumer un peu de temps en temps, et encore, ça, c’est à cause d’eux..
— Hum.. Déjà, on ne se drogue à cause de personne, mais parce qu’on le désire. Ensuite, je ne mettrai pas la main à couper en affirmant qu’il ne fait que fumer, sachant qu’il est très ami avec un trafiquant.
— Il faut que tu surprennes une conversation Erwan, je t’en prie !! Il faut qu’on en ait le cœur net, pour agir, pour le sauver...
— Il est où là ?
— Bah devine. Si je suis là, avec toi, c’est que Kyle est...
— Avec son « super pote ».
— Exactement.
*
En effet, Vanessa a visé juste en soupirant que Kylian se trouve actuellement chez son ami d’enfance, Franz.
Ami d’enfance et l’un des plus influents parrains de la mafia, spécialisée dans le trafic de diverses drogues.

— Doucement Kyle, prévient celui-ci en direction de son compagnon qui est en train de sniffer, assis autour de l’unique table de la pièce — tu fais ça trop vite.

— T’inquiètes Man, lui souffles simplement Kylian en ramenant sa tête en arrière pour se laisser planer, — putain, c’est de la bonne celle-là...

— Qu’est-ce que tu crois, je vends pas de la daube moi.
— Je vais t’en prendre un peu pour plus tard. Tu as du stock de dispo là ?

— Oui, mais non. Tu fais pas sortir de coke de cet appartement, c’est hors de question.
— Pourquoi ?
— Parce que tu crèches dans une cité U. C’est trop dangereux. À la limite si on te trouve avec de l’herbe c’est pas la mort, mais de la coke... T’es foutu, et moi aussi par la même occasion.
— Je suis pas une balance, si c’est ça que tu insinues.
— Vous êtes tous des balances, quand vous vous faites chopper par les poulets.
— Pffft.. La confiance règne a ce que je vois!!!
— Tu es ici chez toi et tu viens quand tu veux pour avoir ta dose, mais tu ne sors rien de mon appart, point barre. Enfin tant que tu vivras dans une cité universitaire, en tous cas.
*
À quelques pâtés de maisons de là, un petit couple se remet doucement de longs ébats amoureux et épuisants.
Tania et Yann.
— Alors, heureuse ? Taquine fièrement le jeune homme en ramenant sensuellement sa petite amie contre lui.
— Ça, c’est du stéréotype de macho, du vrai ! lui répond-elle aussitôt en en admirant sa musculature virile et délicieuse.
— Je suis censé cumuler tous les défauts du monde, alors tant qu’à faire, je prends aussi celui-là !
— M’en fout, tu peux avoir tous les défauts du monde, tu resteras toujours...
— Ton dieu vivant, merci, je sais !
— Tu restes avec moi cette nuit ? Mon petit prétentieux adoré... lui susurre-t-elle ensuite, en le dévorant du regard.
— Tes parents ?
— Je suis une grande fille et ils le savent, ne t’inquiète pas.
— Pourtant ton père m’a regardé bizarrement tout à l’heure.
— C’est normal... Je leur avais présenté Romu et ils l’appréciaient beaucoup...
— Chut.
— De quoi ?
— J’ai pas envie de parler de Romu... En fait, j’aimerai qu’on en parle jamais. OK ?
— Je comprends. Pas de problèmes.. D’ailleurs.. Yann.. À ce sujet...
— Oui ?
— Pour le local, pour les autres, enfin je veux dire que..
— On a dit qu’on ne s’affichait pas Tania, tu as déjà oublié ?!
— Oui, mais dans ce cas, je ne vais plus au local moi alors.
— Pourquoi ça ?
— Ben avant je le retrouvais, mais maintenant ? Souviens-toi, c’est même toi qui m’avais dit a l’époque que Ness avait sa place là-dedans, mais pas moi parce que..
— Chut. Tu sais très bien pourquoi je t’avais envoyé chier de la sorte. Et tu sais très bien que tu as ta place au local, et dans le groupe.
— J’ai peur des jugements Yann. Je sens que ça va y aller, les regards, les critiques, l’hypocrisie, les non-dits et tout..
— Je suis là Tania. Et tu sais bien que le premier qui ose te dire un truc de travers, il s’en prend une.
— Hummm.. Chevaleresque en plus. Ça, c’est de l’homme !
— Comme si tu en doutais ! Et puis je dis surtout ça parce que je connais les potes. Ils sont pas du genre a te rejeter à cause de Romu. Erwan il s’en fout de tout ça, Kylian il est toujours à côté de la plaque, et Gérald c’est pas le type a emmerdes.
— C’est vrai, pour Gégé et Kyky, mais pour Erwan par contre.. Disons que je le connais pas vraiment pour juger. Il est assez mystérieux et je lui ai rarement parlé.
— C’est un type bien. Y’a rien à jeter dans Erwan.
— Ness m’en a dit beaucoup de bien, oui. C’est son grand pote, tu sais ! Je pourrai presque piquer des crises d’amitié à cause de lui. J’ai l’impression qu’elle l’adore autant que moi ! Voir plus.
— Ouai, ils sont proches tous les deux. À tel point que c’est pas toi qui devrais être jalouse, mais surtout Kyle.
— N’importe quoi. Ness l’aime à la folie Kylian.
— Ouai, mais... J’sais pas. Je la sens pas cette amitié. Comme je sens jamais les amitiés hommes/femmes.
— Tssss. Moi je dis que tu te trompes !
*
Pendant ce temps, au complexe cinéma du coin, deux amis se prélassent dans le fast-food de l’endroit, en commentant le film qu’ils viennent de visionner.
Tiphanie et son collègue de travail, Peter.
Les rires fusent et la bonne ambiance est au rendez-vous.
Aucun de ces deux amis ne semble voir autre chose qu’une profonde amitié dans les liens qui les unissent aujourd’hui.
Aucun ? Vraiment ? Pour Tiphanie, oui. C’est certain.

Mariée, comblée, et amoureuse, elle n’a absolument pas besoin de regarder ailleurs qu’a son annulaire gauche. Doigt qui porte, depuis quatre ans maintenant, un anneau qui symbolise son union avec un homme qu’elle aime par-dessus tout.

Cependant, du côté de Peter, la situation se révèle différente.
En effet, ce jeune homme réservé apprécie énormément, voire trop, cette jeune femme.
Elle est mariée, et il le sait. Pourtant, il ne peut s’empêcher de se dire qu’il peut avoir ses chances : un époux trop souvent absent, immature et indifférent face à beaucoup d’évènements.
Alors oui, il peut avoir ses chances contre lui. Il en est certain.
Il lui suffit de se montrer patient, en attendant de saisir sa chance lorsque son rival fera un faux pas.
Une silhouette en costard qui arrive vers la table des deux amis.
Des sourires. Des gestes de mains pour saluer le nouvel arrivant.
Tiphanie qui lui fait signe de venir s’asseoir.
Il obtempère sur le champ.

Hanz.