*
Toute la journée, Eva a réfléchi à cette possibilité.
Qu'elle accepte enfin... de tenter quelque chose avec lui.
Toute la journée.
Oui...
Toute la journée.

Et même pendant le cours de madame Meïnkain !
(Et surtout pendant celui-là, en fait)

Parce que cette vieille bique a soudain eu la riche idée d'appeler Raphaël au tableau.

Pour que ce dieu vivant explique un théorème à haute voix, tout en faisant - et presque immédiatement - fantasmer toutes les filles de la classe.
Toutes !
Sauf Paula, bien entendu. Parce que sa grande amitié pour sa voisine de gauche lui interdit formellement toute pensée érotique envers Raphaël!
Eh oui. C'est comme cela. On n’y peut rien.
C'est la loi des filles.
Instaurée depuis la nuit des temps.
*
Alors, pour finalement essayer de jouer à ce petit jeu des plus dangereux, Eva va sortir en trombe du lycée, à la fin de la journée.
Si pressée, qu'elle ne va même pas prendre le temps de passer chez elle, pour se changer et se faire toute belle.

Parce que le temps lui est compté : les étudiants de fac terminant un peu plus tard qu'eux, petits lycéens, elle sait bien qu'elle n'a que quelques minutes pour coincer Raphaël, seul a seule, dans le local.

Si celui-ci est rentré juste après leurs cours, lui aussi, évidemment.

Parce que bien sûr, il se pourrait bien que ce petit sacripant ait étrangement eu quelque chose à faire, aujourd'hui ! Ce qui n'étonnerait en rien Eva. Habituée depuis toujours à n'être qu'une « poissarde » de première.
Cependant, aujourd'hui, il faut croire que sa bonne étoile est des plus sympathiques. À première vue.
Puisque c'est bien la voix de Raphaël qui lui propose d'entrer, quelques secondes après qu'elle ait toqué à la porte du petit appartement qu'il partage avec ses amis musiciens et Lydia.

- Coucou, coucou, s'annonce-t-elle alors sans attendre, en pénétrant a l'intérieur le coeur léger et plein d'espoir.
*

- Hey, tu as couru ici juste après le cours de maths, toi, ou quoi ? s'intrigue-t-il rapidement, dans sa direction.
- Hum, oui! Mon frère a invité des copains pour jouer à Mario Kart et je n'avais pas envie de les subir dans la chambre !
« Oh, doux mensonge. Que tu es doux... » s'amuse-t-elle intérieurement, en se rapprochant de lui pour s'asseoir à ses côtés, sur son lit - où il est avachi comme un sac - ;

- Mais tu paresses ? Bizarre ! Toi qui est d'habitude toujours sur ta gratte ! qu'elle lui fait de nouveau. Affectueusement cette fois.
- Même les meilleurs, s'octroient des pauses ! Qu'est-ce que tu crois !

- Ah, un petit coup de « Raph'Bauer Attitude » ! Ça me manquait presque !
- De quoi ? De quelle attitude ?
- La « j'me-la-pète Attitude » !
- Argh, mais je ne me la pète pas !

- Sisi ! Mais ce n'était pas un reproche, s'amuse la jeune fille, en se mettant a l'aise.

- Il y a quatre lits dans la pièce, mais c'est sur le mien que tu as choisis de t'asseoir ? souligne Raphaël, - Intéressant, frêle petite jeune fille..
- Ah ahh ! Que vas tu donc en déduire, alors ?
« Seigneur ! »
La façon dont elle a osé sortir cette dernière phrase !
Eva n'en revient pas ! À croire qu'aux côtés de son vil Roméo, elle devient une autre !
Plus sûre d'elle, moins hésitante...

- Tu m'excuses, deux secondes ?
Zut. Voilà que son adonis vient de se relever.
Téléphone portable en main. Air intrigué dessiné sur le visage.
- Qu'est-ce qu'il y a ? qu'elle le questionne alors. Rongée par la curiosité.
- Je ne sais pas encore. Mais je déteste les anonymes! Qu'il lui soupire simplement en réponse, avant de décrocher.

- Oui, allô ?
- Bonsoir... Euh, Raphaël Bauer?

- Lui-même.
- Bonjour, euh... Bonsoir, plutôt! Je m'appelle Élisa, et je suis intéressée par votre petite annonce. Celle que vous avez mise dans le couloir des terminales, au lycée.
- Ah, cool! Alors, dis-moi, tu joues déjà d'un instrument? Où c'est pour débuter?
- Pour débuter.
- Ok, c'est noté. On se voit demain alors pour en discuter de vive voix?
- D'accord. Je viendrais te voir dans le couloir.
- Euh, tu sais à quoi je ressemble, au moins?
- Oui, oui. Je suis en terminale S. Ma salle est juste à côté de la tienne.
- Ah.. Bah, je suis désolé, mais moi je ne vois absolument pas qui tu peux être!
- Ce n'est pas grave! On se voit demain, alors?
- Ok.
- C'était pour ta petite annonce, si j'ai bien compris? se renseigne discrètement Eva dès que son interlocuteur a enfin raccroché son téléphone portable ; qui va aussitôt se remettre à sonner, dès son retour dans le fond de la poche de son propriétaire.
- Encore!!! s'empresse de râler Raphael, en décrochant de nouveau,

- Oui, allô ?!
- Euh... Raphaël ?
- Lui-même !
- Euh... Sa.. Salut.
- Salut. C'est pour?
- C'est moi, Raphaël. Je.. Je.. Ne raccroche pas, s'il te plaît.

Un lourd silence s'installe lentement dans la pièce et Eva devient sceptique quant à sa cause. Elle tend alors l'oreille et et essaie d'analyser la moindre réaction, le moindre soupir, souffle, que son ami pourrait laisser tomber dans le combiné de son téléphone.
- Je.. Je.. Je ne suis plus sur Klausdorf là tu sais.. qu'il déglutit à son interlocuteur -interlocutrice?- mystère.

C'est bien la première fois que la jeune Beckers sent Raphaël aussi mal à l'aise à l'oral. Lui qui a d'habitude tant d'aisance à s'exprimer lui semble, ce soir, complètement perdu. Voire abattu.
« Sans doute parle t-il avec quelqu'un qui a compté pour lui. Une fille?»
À cette pensée, Eva en déglutit de jalousie.
- Je sais. Et moi non plus, en fait...
- Ah bon ? Et où es-tu ? questionne Raphaël avec un étrange un regain de vie.
- À la gare "Hauptbahnhof".. Enfin, à l'arrêt de bus, juste devant...

- Tu es sur Berlin ??
- Et bien... Oui.
- Laisse-moi quinze minutes, et je suis sur place.
- Euh... D'accord.
- A tout de suite.
Et sur ces derniers mots, Raphaêl raccroche avec hâte. Avant de se précipiter dans la salle de bain ; pour se changer en vitesse et s'asperger de parfum. Le tout en moins de cinq minutes chrono.

- Euh... ? lui fait timidement Eva dès qu'elle le voit revenir dans la pièce principale, - Tu sors...?

- Je dois aller chercher quelqu'un. T'as qu'à attendre les autres, ici, toi. Terry ne va surement plus tarder!
- Euh.. Ok, aimerait lui marmonner Eva en retour, alors qu'il est déjà hors de vue. Décidément, cette persone mystère a vraiment l'air de compter pour lui!
Et si la curiosité est un vilain défaut, Eva ne niera jamais le posséder. Elle se met donc à courir discrètement après son Roméo afin de rassurer ses doutes et angoisses!