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Environ vingt minutes de marche plus tard, deux adolescents arrivent devant le Cotton Factory.

Il pluviote depuis bien cinq minutes, mais ils n’ont pas accéléré la cadence pour autant ; soit trop fainéants pour fournir cet effort supplémentaire, soit trop occupés dans leurs discussions diverses pour se rendre compte des quelques gouttes de pluie qui leur tombent dessus.
— Tu bosses ici la journée, et ça te dérange pas d’y revenir le samedi soir ? s’étonne Tiphanie.
Elle va de surprise en surprise en discutant avec ce jeune homme : il se révèle être un garçon courageux, qui a arrêté les études très tôt pour se lancer dans la vie active.
— Moi je bosse dans le restau au premier, pas dans la boîte au rez-de-chaussée, l’informe-t-il gentiment, alors j’ai pas vraiment l’impression de revenir sur mon lieu de travail.. Même si je connais tout le personnel de l’établissement, termine-t-il avec un petit rire.
— Tu penses le passer un jour le bac sinon ? Ou tu as arrêté pour de bon ? continue de demander Tiphanie, plus curieuse que jamais.
Sans s’en rendre compte, elle le harcèle de questions ; ce garçon regorge de mystères et tout ce qu’elle découvre que lui la passionne. Il est si différent des habituels lycéens qu’elle fréquente d’habitude...
— Pourquoi faire le bac ? Je bosse, j’aime bien mon métier, et je suis pas loin de la promotion ! Alors je vois pas pourquoi je retournerais sur les bancs de la fac... Non, tout ça, c’est pas pour moi.. C’est un truc pour les gamins comme Kurt, ça ! conclue-il le plus ironiquement possible.
— Et moi... lui rappelle Tiphanie, légèrement vexée.
— Et toi, en effet, reprend Hanz, avec un clin d’œil, je retire donc ce que j’ai dit, pour toi !
— Waouh, quel honneur ! rit la jeune fille pour le taquiner.

— Je t’offre un verre ? propose-t-il ensuite, dès le seuil de l’établissement franchi.
— Pourquoi pas ! lui répond aussitôt Tiphanie, sur ses pas.
— Le bar, c’est à droite, lui fait-il en désignant l’endroit d’un mouvement de tête, avant de s’y diriger.
— La piste est bien vide, remarque Tiphanie en observant les lieux.
— Il est encore tôt, ici ça se réveille vers une heure, deux heures du mat ».
Et c’est à ce moment-là que c’est le choc.
Tiphanie se fige immédiatement devant cette vision.
Lui.
Son père.
Elle le reconnaitrait entre mille ! Même de dos..
Mais que fait-il là ? À une heure pareille ? Assis au bar du Cotton Factory, en compagnie d’une jeune femme..
— Yo Hanz ! salue un des barmans, en direction du concerné qui s’installe tranquillement sur un des tabourets vacants de l’endroit.
— Ça gaze ? Répond aussitôt celui-ci, avant de poursuivre, ça sera comme d’habitude sinon !
— C’est comme si c’était fait ma poule ! lui fait son ami derrière le bar, avec un clin d’œil.
Toujours paralysée, Tiphanie n’ose pas rejoindre son ami ; de peur de passer devant son père ; de peur de le voir de plus près aux côtés de cette femme, qui n’est pas sa mère...

Elle n’en revient pas.
La situation à la maison n’est certes pas au beau fixe, mais elle ne s’attendait pas à découvrir qu’il trompe sa mère.
Quel choc.
— Ho, Tiphanie ? L’appelle soudain Hanz pour l’inciter a venir s’asseoir a ses côtés.
Mais qu’est-ce qu’elle fiche, plantée comme une cruchasse derrière ce couple ? Elle lui fait honte !
— J’arrive, j’arrive, se reprend Tiphanie en essayant d’avancer dignement, avant de lancer, une fois qu’elle est arrivée près de son paternel
— alors, on prend du bon temps mon papounet d’amour ?
Le surnom qui tue... Si elle réussit à le ridiculiser devant sa petite amie du samedi soir, elle aura accompli sa mission.
Tranquillement, elle s’assoit entre Hanz et son père, comme si de rien était, en poursuivant ses taquineries,
— Dis, papa, tu me présentes à ton amie ?
— Qu’est-ce que tu fais là ? Rétorque froidement Sacha, l’air naturel.
Apparemment il n’a pas vraiment honte de sa situation, et son aisance agace profondément sa fille.
— Le monde est petit, manque de rire Hanz, en comprenant rapidement la situation.
— Tu l’as dit, oui ! reprend Tiphanie, suffit que je vienne au Cotton Factory pour surprendre mon père avec sa maîtresse ! C’est moche hein ?
— Oulà, mais tu fais erreur ma petite, intervient rapidement la jeune femme concernée par l’appellation « maîtresse », nous ne sommes pas du tout amants Sacha et moi !
— Et puis admettons que ce soit le cas, ça ne te regarde absolument pas ! semble s’énerver Sacha en collant a sa fille une petite claque derrière la tête pour lui rappeler ce qu’il représente pour elle : son père, a qui elle doit le plus grand respect ! Non, mais. Jeunesse décadente va !
— Je m’appelle Enaya, se présente alors la jeune femme, avec un large sourire, et avec ton père, on est amis depuis le lycée.
— D’a..D’accord, fait alors timidement Tiphanie, un peu honteuse de sa bévue.

— C’est les slows, annonce Hanz en se levant de son tabouret, on y va Tif ? À moins que tu préfères rester avec ton papa... taquine-t-il pour se moquer un peu ; la situation est tellement cocasse qu’il est difficile de ne pas rire !
— OK... sourit la jeune fille en rougissant comme une pivoine, vu la proximité du jeune homme.

— Ouèp c’est ça, emmène là danser, lance alors Sacha, ça me fera de l’air comme ça !
— Et sinon, ton nouveau boulot, il se passe comment mon loulou ? demande Enaya pour changer le sujet de conversation et laisser les jeunes s’éloigner tranquillement.
— On a parlé de ça tout à l’heure, maugrée Sacha à son amie, c’est pour protéger ma fille que tu lances ça ?
— Oui, répond alors Enaya, sans la moindre hésitation, car tu lui payais la honte devant son petit copain.
— Elle est trop jeune pour avoir un petit copain ! affirme Sacha en s’offusquant presque, elle pourra fréquenter les garçons une fois les vingt ans passés, et pas avant !
— Oh que c’est mignon un papa poule, taquine Enaya en riant gentiment.
— Et à part ça, reprend Sacha en redevenant sérieux, ça va toi dans ta vie, avec ton mec ?
— Je suis en instance de divorce, ça y’est ! annonce vivement Enaya, avec une spontanéité qui surprend et fait presque sursauter son ami.
Mais au moins comme ça le message est passé : elle est libre comme l’air.
Depuis toujours, elle a un gros faible pour cet homme : et si aujourd’hui leurs deux couples battent de l’aile, c’est sans doute un signe du destin.
Un signe à saisir ! Et vite. On sait jamais, des fois que sa femme réussit à sauver son couple...
Non ! Cette fois, il est à elle.
À l’époque c’est cette femme, Claire Anderson, qui a gagné la bataille, mais aujourd’hui, la roue a apparemment tourné...

À quelques mètres de là, c’est nerveusement que Tiphanie s’apprête à danser ce slow avec Hanz.
— Il m’énerve. Il m’énerve. Il m’énerve, lui répète-t-elle en boucle.

— Chut Tif, ce ne sont pas tes oignons, lui rappelle Hanz en l’enlaçant pour commencer à danser.
— Mais si, ce sont mes oignons ! trépigne la jeune fille, c’est mon père quand même hein !
— Oui, mais c’est son couple a lui, et toi tu dois rester a ta place de « fille » et ne pas te mêler de ses choix. À sa place je t’aurai mis une bonne gifle pour te remettre en place.
— Mais.. Maugrée Tiphanie, avant de préférer s’interrompre et esquisser une grimace.