
Les yeux humides, Emme préfère rester en compagnie de sa petite Ani.
Lui, il était différent.
Lui, il n’était pas comme eux.
Et lui, ce soir, il va rentrer dans le moule.
D’ici, elle les entend rire et raconter des blagues.
Ils doivent être en train de se faire passer le joint...
— Tiens Kyl, à toi !
C’est la voix de Franz.. Sur le coup, elle se met à le détester.
— Hey, mais tu crapotes pas un shit de cette qualité quoi !
Tiens, ça c’est Kain qui semble râler...
Mais tant mieux s’il crapote, au moins il ne subira pas les pires effets de leur cochonnerie.
— Tu aspires un grand coup dans le bédo en disant tout haut « maman » Kyl.
Ah, Hugo se réveille pour lui apprendre à fumer correctement...
— Yeah ! Allez, encore un coup !
Franz.. Franz...
— Ça va Kyl ? Arrête-toi un peu, t’es blanc comme un linge.
Hugo ?...
— Doooh » ! Il va nous clamser dans les pattes le petit chou !
— La ferme Franz, il a jamais fumé de sa vie alors fallait pas qu’il force !
— Stfu vieux roux, tu te prends pour qui ?
— Aidez-moi, on va le foutre sur le hamac.
— Claque le Hugo, sinon il va te faire un bad trip dans les bras là.
Qu’est-ce que Kain vient de dire...?
— Oooh restes avec nous mec !! Ouvres grands les yeux, allez ouvres !!
— Claque-le je t’ai dit, ça va le faire émerger.
D’un pas hésitant, la jeune fille s’avance vers les trois garçons, qui ont déjà allongé Kylian sur le petit hamac de la pièce.
— Ho la la, il est tout blanc, ça fout les chocottes, marmonne Franz, l’air préoccupé.
— Il est conscient, affirme Hugo en observant attentivement le jeune malade.
— Il plane juste, c'est tout.
— Ouaip, il va bien, laisse tomber Kain, avant de commencer a s’éloigner, en prévenant, je vais à côté, je reviens dans pas longtemps.
Traduction : je vais me piquer. Kain n’a pas besoin d’en dire plus, ses amis ont déjà compris.
Emma le regarde s’éloigner, presque heureuse. Puisse-il faire une overdose !
C’est méchant, mais elle en est là. À souhaiter qu’un jour, un malheur lui arrive pour qu’elle puisse en être débarrassée.
Attentivement, elle guette ses pas, qui se dirigent vers l’escalier.
Elle attend qu’il ait terminé de le monter.
Elle a hâte qu’il ai complètement disparu de la pièce.
Et son impatience de se retrouver seule, sans Kain, près de Kylian, ses amis Franz et Hugo, semblent l’avoir ressentie.
Sans un mot, ils commencent à s’éloigner du jeune homme allongé, avec des sourires qui en disent long.
Mais ça lui est égal. Eux, ce sont ses amis.
Et elle n’a rien à leur cacher, a eux.
— Tu roules ou j’le fais ? demande tranquillement Hugo à Franz.
— Vas-y, fais-le. Lui répond celui-ci en se jetant, las, sur le petit fauteuil de la salle.
Ne tenant plus, Emma se rapproche délicatement du hamac de Kylian, main en avant, pour s’y appuyer, avant de prononcer doucement,

— Kyl...? Ça va?..Dis-moi quelque chose s’il te plaît... le supplie-t-elle, les yeux remplis d’affection.

Mais oui, il la voit.
Légèrement floutée, mais il la voit.
Il ne voit qu’elle...
Depuis qu’il la connue, il ne voit qu’elle.
Ses petites prunelles bleu turquoise, sa bouche en cœur et son petit nez si fin et si parfait..
Oui, oui il la voit. Il n’y a aucun doute là-dessus.
Tendrement, il lui sourit.
— Ho, idiot va ! Tu as pas l’air si malade que ça finalement, le taquine-t-elle, en lui rendant son sourire.
Il ne lui répond rien et lui fait signe de venir près de lui, sur le hamac.
Elle rougit et cherche du regard ses amis, l’air gêné.
Voyant qu’en étant assis en face de sa jeune camarade, il semble la déranger terriblement, Franz se lève pour rejoindre Hugo aux fléchettes.
Elle le savait déjà, mais encore une fois Emma réalise qu’elle possède là deux amis merveilleux.
Deux amis savent lire en elle comme dans un livre ouvert.

Touchée par le fait que ses amis se soient éloignés exprès de la zone, elle se glisse délicatement sur le hamac, aux côtés de ce jeune homme, pour qui elle éprouve désormais tant d’affection.
Voir plus.
Ils se regardent dans le blanc des yeux, s’offrant tour à tour de tendres sourires, sans oser prononcer le moindre mot.

Attendrie par son air angélique, elle cède la première et lui chuchote, avec un sourire
— C’est pas gentil d’avoir fait semblant, je me suis inquiétée moi. Vraiment.

— Ho, mais j’ai pas fais semblant, se défend Kylian, je te promets que je me sens pas très bien là ! Et je pense que pour me guérir il faudrait que tu viennes tout près.. Encore plus près..
Il est tellement adorable que la jeune fille en a les larmes aux yeux ; elle ne demande que ça, elle, de venir se blottir contre lui, pour l’éternité...
Mais qu’adviendra-t-il d’elle ? Et de lui ? Si elle se permet cela ?
Non... Elle n’a pas le droit de craquer pour lui. Elle n’en a strictement pas le droit.
Comme elle n’avait pas le droit de se rapprocher de lui, comme elle l’a fait subtilement, petit a petit, depuis le jour où elle l’a bousculé dans ce couloir.

— Alors ? reprend Kylian d’une voix mielleuse et sensuelle, tu viens tout près de moisi pour me guérir ?
— Non ! laisse-t-elle sèchement tomber en détournant son regard du sien.

— Non, je ne peux pas Kyl...
Tendrement, il ramène ses mains sur les hanches de la jeune fille, les lui caressant délicatement, avant de reprendre
— Alors je vais mourir... Car j’ai besoin de ma petite fée pour survivre...

Cette fois-ci, les larmes auparavant retenues se mettent a dégringoler sur les joues de l’adolescente, qui arrive a prononcer, tant bien que mal, et la gorge complètement nouée,

— P.. Pourquoi es-tu entré dans ma vie toi... C’est tellement dur de te résister... Que m’as-tu fait... Je....Je... Je...
— Viens... lui murmure-t-il doucement, ne réfléchis pas... Viens tout près de moi...
Pourquoi réfléchir après tout ? Pourquoi se faire volontairement du mal quand le bonheur semble si proche...

À bout, elle se place à califourchon sur lui, avant de s’allonger peu à peu et délicatement, sur toute sa longueur.
Comme si elle était sur une sorte matelas.
Un matelas humain et empli d’amour.

— Tu... Tu... essaie -elle de prononcer, en vain, avant de se frotter les yeux pour sécher ses larmes.
— Tu es si belle.. Lui murmure-t-il a nouveau, en observant discrètement sa généreuse poitrine qui s’est maintenant posée sur son torse.
Non il ne mettra pas ses mains dessus, même si ce n’est pas l’envie qui lui manque.
Timidement, elle commence à s’allonger encore plus sur lui, rapprochant son visage du sien.

Sans attendre, Kylian se prépare à s’emparer de ses lèvres roses qu’il aime tant, mais Emma le devance en s’avançant pour l’embrasser langoureusement.
De l’autre côté de la pièce, Franz et Hugo poursuivent, dans leur coin, leur partie de fléchettes. Soudain, des bruits se font entendre dans l’escalier : des bruits de pas.
Quelqu’un est en train de descendre !

Emma sursaute et se redresse vivement, prise de terreur : Kain !
En un bond, elle sort du hamac et se passe une main dans les cheveux, pour les remettre en ordre : Kylian a dû l’ébouriffer à force de lui tenir la tête pour la maintenir près de lui.

— Qu’est-ce qu’il y’a ? sursaute à son tour le jeune garçon, en s’extirpant, lui aussi, du hamac.
— Ça va ? demande soudain Emma, avec un sourire forcé.
Kain.
Kylian n’a pas besoin de chercher du regard l’interlocuteur de sa jeune amie, il le connait déjà.
— Ah ah, Gutter, fait celui-ci, ça a l’air d’aller mieux apparemment.

— Oui, merci. Se force à répondre Kylian, sans lui offrir un regard.
— Bah c’est cool, poursuit Kain en haussant les épaules ; parce qu’en fait, que Kylian Gutter aille bien ou soit agonisant, il s’en fiche comme de l’an quarante.
— Tu viens ? reprend-il en offrant sa main à sa petite amie pour qu’elle s’en saisisse, avant de le suivre sagement au premier étage.
Kylian se paralyse sur son hamac ; il n’ose pas les regarder s’éloigner, main dans la main.
Intérieurement, son cœur est en train de se déchirer et ses yeux commencent à le brûler ; il n’a envie que d’une chose désormais : se jeter au sol et hurler de toutes ses forces contre cette injustice ignoble que la vie le force à subir.
Ca y’est. Ils sont montés : il ne les entend plus.
Ils sont tous les deux au premier étage.
Premier étage qu’il n’a pas encore visité d’ailleurs..
— Kylian ? Ça va ?
Hugo...
— Oui... se contente de répondre le concerné. Ça va.. Merci.
— Tu savais dans quoi tu t’embarquais je suppose... reprend le rouquin, l’air apparemment triste pour un couple qui n’aura jamais le droit d’exister.
— Oui.. Oui... Dans l’ombre.. Je sais Hugo... Dans l’ombre...
— Tu veux boire quelque chose ? Je sais pas s’il reste des cocas, j’vais aller voir...
— Non merci, l’interrompt Kylian, je veux.. Je veux... le truc que vous m’avez fait fumer là... Y’a moyen ?
— C’est pas sérieux ça Kylian, pas si vite en si peu de temps, s’étonne Hugo, — laisse écouler quelques heures, ou demain, a la limite...
— Nan, s’il te plaît....J’étais bien en fait tous a l’heure après avoir fumé votre truc, pendant quelques minutes j’étais merveilleusement bien...
Et puis elle est venue sur moi, telle une muse....
— OK, on va se rouler un bédo pour tous les trois alors, reprend Hugo avec un clin d’œil.
— Il est des nôtres, il est des nôtres, chantonne Franz derrière, tout en lançant une fléchette sur la cible destinée a ce sport.
Et pendant ce temps, au premier étage, Emma est une nouvelle fois, abandonnée à son triste destin.
Now the day has come,
We are forsaken,
There's no time anymore.
Life will pass us by,
We are forsaken,
We're the last of our kind.

Mais personne ne pouvait rien faire pour elle. Si ses amis avaient tenté quoi que ce soit, Kain les aurait tués de sang-froid.
Ils en ont conscience. Qu’ils n’avaient pas à se « mêler » de sa vie privée et de sa relation avec « sa petite amie »
Parce qu’elle est à lui, tout simplement.

Et puis de toute façon, ses pénétrations ne font plus mal à la brunette désormais
Aujourd’hui, elle a appris à faire le vide, quand le moment est venu de se donner, une nouvelle fois.

Elle devient alors une poupée sans vie qui attend patiemment que sa pénitence s’arrête.
Au début, elle pleurait et hurlait pendant toute la durée des rapports, elle appelait à l’aide entre les coups pour lui exprimer son désespoir et sa terreur ; mais désormais, c’est résignée qu’elle laisse échapper, en silence, quelques larmes emplies de détresse et d’innocence brisée.
Ce n’est qu’un mauvais moment à passer...
