• 012

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     Vingt minutes plus tard, Claire sort enfin de chez elle, toujours aussi discrètement que lorsqu’elle a quitté le lit conjugal. Avec hâte, elle a attrapé le premier pantalon et le premier pull qui trainait dans son armoire ; elle n’est de toute manière pas là pour plaire,  mais pour s’amuser. 

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    Sitôt qu’elle a traversé le jardin de la maison, elle se jette sur son téléphone portable pour appeler son diable,

     

    Le concerné décroche en riant, l’air apparemment enjoué.

    — Je suis au Green Mango ma poule ! Tu me rejoins vite ?  

     

    Le Green Mango. Un petit Karaoké qu’elle adore.

    Il s’en est souvenu...


     — Ok, je suis là dans moins d’un quart d’heure. Tente-t-elle de répondre le plus gentiment possible. 

     

     

    *

     

     

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     Dix minutes plus tard, le Karaoké est en vue et très vite, elle retrouvera son beau Jonathan, avec ses blagues à deux euros clinquantes. 

     Bingo. Le voilà

    À peine est-elle entrée dans l’établissement qu’il la remarque et se précipite à sa rencontre, avec un large sourire plus qu’affectueux.

     Il n’a pas changé. En fait, quand elle le regarde, elle le revoit devant sa batterie de l’époque, quand ils étaient encore adolescents et pleins de rêves... Ceux de gloire. De percer un jour dans le monde de la musique. Celui qui s’est effondré le jour du départ de leur ange à eux.. 

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     — C’est le pull du Jo ça ! s’exclame-t-elle joyeusement une fois qu’il est arrivé devant elle.

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     — Ouèp, répond-il naturellement, c’est le pull du beau-gosse ! Comme ça tu me remarques au loin ! 

    Ce pull... C’est LE pull du Jo. Il le porte très souvent, et ce depuis toujours.

     — J’ai pas besoin de ton pull fétiche pour te reconnaitre ! rit-elle avec un clin d’œil, — tu es unique et tu le sais ! 

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     — T’as une petite mine ma beauté, remarque-t-il rapidement, — et ça je veux pas ! Combien de fois est-ce que je vais devoir te dire qu’avec Jo, on est jamais malheureux ?! termine-t-il avec un tendre sourire, avant de rapprocher sa main pour lui effleurer délicatement la joue. 

      — On va chanter ? sourit-elle à son tour, noyée dans ses yeux marron débordants d’affection.

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     Quelques pas plus tard, les deux amis sont devant l’écran du Karaoké, micros en mains...

      — Celle là !! Celle-là !! montre du doigt Jonathan avec frénésie. 

    ~ Musique ~ 

     Une chanson française très connue là-bas, mais moins ici, en Allemagne. 

    Et puis c’est vrai que Jo n’est pas allemand, elle ne va quand même pas lui demander de chanter dans une langue qu’il maîtrise très mal !  

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     T’avais les cheveux blonds
    Un crocodile sur ton blouson
    On s’est connu comme ça
    Au soleil, au même endroit 

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    T’avais des yeux d’enfant
    Des yeux couleur de l’océan
    Moi pour faire le malin
    Je chantais en Italien 

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    {Refrain : }
    Est-ce que tu viens pour les vacances
    Moi je n’ai pas changé d’adresse
    Je serai, je pense
    Un peu en avance
    Au rendez-vous de nos promesses
    {2x}

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    Je reviendrai danser
    Une chanson triste, un slow d’été
    Je te tiendrai la main
    En rentrant au petit matin 

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    C’que j’ai pensé à toi
    Les nuits d’hiver où j’avais froid
    J’étais un goéland
    En exil de sentiments

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    {Refrain}
    {2x}


    Amour d’enfance
    D’adolescence
    On dit je t’aime
    Et on oublie quand même 


    Claire a bien conscience que son ami n'a pas choisi cette chanson au hasard, mais pour ses paroles très représentatives de leur histoire... 


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    La chanson se termine dans un fou rire partagé, puis, les deux amis se précipitent au bar pour s’y désaltérer, avant d’aller se jeter dans l’un des canapés de la salle pour continuer de discuter tranquillement. 

     

    ~ Musique ~ 

     

    — Merci Jo.. Sourit timidement Claire. — J’ai du mal à croire que tu débarques de Forty là... Comment tu fais ? Après une journée de boulot, tu trouves la force de grimper dans un train pour une amie ingrate..

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     — Y’a pas de mal, pour moi c’est naturel de faire ça, et je suis persuadé que tu en auras fait autant pour moi, n’est-ce pas ?  

    Oui, évidemment.. Sauf qu’elle aurait été arrêtée par Sacha.

     — Il te saoule ? ajoute-t-il soudain, comme s’il perçait sans difficulté les non-dits de son amie. 

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     — Non, je n’irai pas jusque là... Disons qu’on n’est pas vraiment sur la même longueur d’onde... Mais on dit bien que les contraires s’attirent...

     — Ca dépend, l’interrompt-il vivement, y’a « contraire » et « contraire »... Quand on trop opposés, on ne s’attire plus du tout. 

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     — Ce que j’aime chez toi c’est que tu sais remonter le moral des gens, marmonne Claire, blasée par la vérité que révèle son ami.

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     — Tu me connais, sourit-il soudain d’une étrange façon, tu sais très bien que je ne suis pas qu’un ami qui va te consoler et que si je peux t’arracher a lui, je le ferai sans aucun scrupule ! À la guerre comme à la guerre ! Yataaa !  

    Il dit ça avec un grand sourire et en mimant le V de la victoire avec sa main droite.

     — C’est bien que tu sois aussi franc.. Tu mets des claques mentales mais ça permet d’ouvrir les yeux... soupire tristement Claire

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     — Hey, je t’ai déjà dit, pas de petites mines avec moi !! sourit-il en rapprochant d’un coup son bras pour enlacer une proie hésitante ; une proie qu’il a toujours désiré et qu’il convoite encore. 

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     Immédiatement, Claire a un mouvement de recul et se met à le dévisager avec suspicion ;

    — Fais pas le con, le gronde-t-elle en riant, — c’est pas drôle !  

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     Mais il glisse quand même sa main habilement jusqu’à ses épaules, en lui caressant sensuellement le dos du bout des doigts au passage.

     — Arrête de te voiler la face, lui murmure-t-il avec un clin d’œil charmeur et provocant. 

     

    D’un mouvement vif mais tendre, il la rapproche de lui pour forcer à se coller contre lui.

     

     — C’est bien ce que je disais, marmonne Claire — tu es la réincarnation du diable !

     Il ne répond rien et rapproche son visage pour chercher ses lèvres, qu’il trouve rapidement ; malheureusement, celles-ci semblent solidement fermées et pas du tout prêtes à accepter le baiser qu’il souhaitait lui voler.. 

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     — Arrête Jo, gémit Claire en reculant son visage et cette main intruse qui commençait à s’aventurer entre ses cuisses. 

     — Malgré les lumières colorées, je te vois rougir Clio.. Pourquoi est-ce que tu te voiles la face comme ça dis moi ? Pourquoi ?

     — Mais parce qu’on a trois enfants ! lâche-t-elle soudain sans réfléchir. — Qu’est-ce que je fous là.. Je sors seule avec le diable en personne... 

    — Tu trembles comme une feuille... Tu meurs d’envie que je te prenne dans mes bras... 

    — Mon portable sonne !!!! lance-t-elle soudain en se levant précipitamment du canapé pour sortir l’objet de sa poche, les mains plus tremblantes que jamais..

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     — Réponds pas, ordonne Jonathan en voyant son amie trembler en tenant son téléphone. — T’es pas censée être au Karaoké, alors réponds pas. On va trouver un mytho, t’en fais pas. 

      C’est bien la première fois qu’elle se sent si mal en voyant le surnom « Chou » s’afficher sur l’écran de son portable...

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     Ca y’est. C’est la fin du monde. Et elle le savait... Sacha a le sommeil lourd, mais il revient régulièrement vers elle pendant la nuit, et c’était forcé qu’il sursaute en remarquant son absence...

     Pourquoi n’a-t-elle pas éteint son maudit téléphone... Parce que ça n’aurait rien changé de toute manière. 

     Voyant qu’elle commence à pleurer en silence, Jonathan se lève d’un bond pour venir la prendre dans ses bras, en luimurmurant tout bas

    — On va trouver un bon mytho, t’en fais pas. Ce boulet ne se doutera de rien. Tu peux avoir confiance en ton Jo ! L’être le plus roublard de la galaxie !


  • 014

     

     

    *

     


    Finalement, Claire a préféré rentrer chez elle seule, refusant que son ami ne la raccompagne ; résigné, Jonathan s’en va donc passer le reste de la nuit dans un petit hôtel de banlieue, après qu’elle lui ai fait la promesse de l’appeler le lendemain pour lui donner des nouvelles. 

    Une fois arrivée devant sa petite maison, Claire se sent mal, car elle sait qu’il en train de l’attendre nerveusement ; sûrement assis sur le canapé, une canette de bière entre les doigts... 

     Elle ne l’a pas eu au téléphone, car elle a préféré laisser sonner dans le vide sans décrocher ; pourtant, elle sait qu’il l’attend.

    Elle le sent au plus profond d’elle-même. Comme s’ils ne faisaient qu’un. Il est là, à l’attendre, fou de rage et prêt à hurler tout ce qu’il peut.

     

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    — Tu m’espionnes maintenant ? demande-t-elle sur un ton naturel, dès qu’elle l’aperçoit planté, adossé contre le mur près de l’entrée.  

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    Il n’est même pas à l’intérieur, sur le canapé, songe-t-elle tristement ; il l’attend là, dans le froid de la nuit, avec un air des plus malheureux...

     Elle aurait préféré le voir hurler plutôt que de le voir comme ça aussi silencieux et malheureux.

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     — Tu vas attraper froid... souffle t-elle, honteuse, en arrivant vers lui. 

    Il ne dit toujours rien, préférant la dévisager avec une peine infinie dans le regard. 

    — Arrête... se met-elle a lui marmonner, — c’était une balade pour fêter mon nouveau job. — Toi, tu ne voulais pas sortir...  

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     — Qu’est-ce qu’il y’a Clio... arrive il à prononcer, la gorge nouée. — Pourquoi... 

    — Parce que tu ne supportes pas mon meilleur ami, et que j’avais peur de ta réaction, c’est tout. 

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     — On se cache des trucs maintenant...? marmonne-t-il les dents serrées. 

     — D’ordinaire non... Mais là, tu aurais très mal réagi, et tu le sais. 

    — C’est vrai... reconnait immédiatement Sacha en baissant la tête, avant de demander tristement — mais finalement, est-ce que tu m’as trompé ? Sois franche s’il te plaît..

     — Non... répond Claire, vexée, — c’est pas parce que je sors au Karaoké avec un ami que je vais te tromper... Tu vois, voilà pourquoi j’ai préféré te le cacher ! Tu es trop paranoïaque !  

     — Avec Jonathan, c’est normal d’être paranoïaque... Il est venu quand sur Berlin au fait ? 

    — Ce soir, dès que je lui ai annoncé que j’avais trouvé du travail, il a sauté dans le TGV pour faire la fête avec moi.  

     Sacha laisse un silence s’installer, un lourd silence, qu’il coupe lui même, quelques secondes plus tard, en marmonnant ;

    — Il est parfait avec toi, y’a pas photo... 

    À nouveau, un lourd silence s’installe, cette fois plus long que tout les précèdent...  

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     — Qu’est-ce qui nous arrive Sacha... se décide à souffler tristement Claire, pour interrompre cette atmosphère glaciale.

     — J’en sais rien...  

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     — Je pense qu’on devrait faire une pause... Un break... Qu’en penses-tu ? se décide-t-elle à proposer timidement. 

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     — Co..Comment ? Sursaute Sacha, terrifié par cette proposition a laquelle il ne s’attendait pas du tout. 

     — Sacha.. Juste un petit break, une pause pour mieux se retrouver.. Je pense qu’on a besoin de se séduire à nouveau, de se redécouvrir... Tu vois bien qu’on ne se comprend plus... 

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    — Une pause... répète-t-il en commençant à stresser... Une pause... Un break ? Une pause... Hummm.. Une pause....Un début de rupture quoi...

     — Non Sacha... J’ai pas dit une rupture... Je ne veux pas... 

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    — MAIS TU VEUX UN BREAK ! l’interrompt-il violemment, — tu veux un début de RUPTURE ! C" EST ÇA LE BREAK POUR MOI !   

    — On a pas la même notion de...

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     — NORMAL, T’AS PAS DE NOTION TOI ! l’interrompt-il encore, cette fois plus durement.

     — Si tu le dis... soupire Claire en fuyant son regard devenu plus agressif et ironique que jamais.  

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     — Non, mais tu veux un break ? OK ! poursuit-il en fulminant, avant de s’élancer à l’intérieur de la maison, l’air apparemment fou de rage.

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    — Viens !! Viens voir !! Suis-moi !! Je vais t'en donner du Break, tu vas voir !! ordonne-t-il en hurlant, une fois à l’intérieur. 

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     Terrifiée par ses hurlements, elle le suit sans hésiter ; c’est pas le moment de le contredire.

     Il est vers le salon et la cuisine : il a tourné à gauche juste après l’entrée.

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     Il va sûrement tenter de briser tout ce qu’il voit pour calmer sa colère... 

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     — Sacha... marmonne-t-elle en approchant timidement — s’il te plaît, calme-toi... 

    — BREAK ! hurle-t-il du salon — BREAK !  

    Arrivée dans le salon, elle le voit se jeter comme un sac dans le fauteuil de la pièce.

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     — Sacha... Je ne parlais pas d’une séparation.. Tremble-t-elle, les yeux humides. 

     — Je sais, tu veux un break, alors on va faire un break. Annonce-t-il tranquillement — le salon, c’est chez moi désormais. Toi, tu as notre chambre, et toutes les autres pièces de la maison, ce sont des territoires communs.

     — Je.. Je... balbutie Claire en essayant d’analyser la proposition. 

     On va dire qu’on est colocs le temps du break, voilà. Reprends Sacha avec un calme terrifiant, comme ça on perturbe pas les enfants par un divorce et un déménagement.    

    — Oui, mais... hésite à dire Claire, penaude. 

    — Mais quoi ?

     — Mais on est encore mariés, on est encore ensemble.... se décide-t-elle a souffler timidement, — alors défense d’emmener des filles ici pour te venger.. Si tu vois ce que je veux dire...

     — Pareil pour toi, souffle froidement Sacha en tournant vivement la tête vers elle — défense d’emmener l’autre connard pour te faire sauter dans notre ex-chambre ! 

      — Ça ne m’a jamais effleuré l’esprit... répond-elle en essayant de garder son calme.

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     — Très bien, alors si tu n’as rien à ajouter — je veux bien que tu quittes mes appartements maintenant, je voudrai dormir ! termine-t-il d’une voix glaciale.