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    ~ Musique ~

     

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    L’enfant tombe et l’ange pleure.

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    L’enfant meurt et l’ange crie.

     

     Mais peut-on défier nos destins ?

    L’ange a-t-il raison de vouloir hurler son impuissance ?

    L’enfant supplie et appelle.

    L’ange crie son désespoir.

     

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     Mais l’ange est impuissant...

    Pour l’instant.

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    — Ma.. Mamie. Se met à trembloter la petite Lisa, apeurée par ce que ses yeux lui dévoilent : quelque chose qu’elle ne pensait pas être possible.

    — Ylesia, va chercher sa mère ! Ordonne vivement la vieille Maria à sa petite fille.

    — Mais elle est pas muette la gamine ? s’étonne la jeune adolescente, un peu perplexe.

    — Lève-toi immédiatement et va chercher sa mère ! Reprends Maria, cette fois plus sévèrement.

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    Croyez-vous aux miracles ?

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    Non bien sûr, parce que les miracles, ça n’existe que dans les livres d’enfants. 

    — Ophélia ? Fait doucement la vieille Maria en s’agenouillant auprès de la fillette en larmes. — Tu.. Tu parles Ophélia ?

     

    Non l’ange ne parle pas. 

    L’ange crie.

     L'ange a besoin d'aide.

     

     — Ophélia ? reprend-elle encore — qu’est-ce qu’il y’a mon enfant ? Ta maman arrive, ne t’inquiètes pas, ça va aller...

     

    La voix entrecoupée de sanglots, Ophélia se met à répéter inlassablement un prénom ;

    — Kylian... 

     

    — Madame Anderson, madame Anderson, madame Anderson, appelle vivement la jeune Ylesia en toquant avec frénésie à la porte de Jonathan Dubois.

    Des bruits de pas semblent se rapprocher de la porte, accompagnés d’une voix féminine ; 

    — Oui Ylesia ? Qu’est-ce qu’il y’a ? 

    — Votre fille madame poursuit l’adolescente — elle.. Elle.

    — Qu’est-ce qu’il se passe avec ma fille ? Demande vivement Claire en ouvrant enfin la porte.

    — Je.. Je.. Se met à balbutier l’adolescente, — c’est délicat à expliquer, mais.. Mais.. Elle parle !

    — De quoi ? s’étonne Claire, un peu perplexe.

     

    Pour toute explication, la jeune Ylesia se dirige vers le balcon en désignant du doigt un enfant en contrebas ;

    — Ophélia madame, là-bas, elle parle !

     

    L’information semble tellement incroyable qu’elle ne monte pas encore au cerveau de cette mère de famille, qui a toujours connu sa benjamine comme étant sourde et muette.

    Anxieuse, elle se rapproche donc du balcon, pour vérifier les dires de cette adolescente.

    Jonathan pousse la porte de son appartement et arrive, enfin, sur les pas de sa compagne ;

     — Qu’est-ce qu’il se passe ici ?

     

    Mais seul Ylesia prendra la peine de lui répondre un bref ; 

    — C’est Ophélia monsieur !! Elle parle !

    Tandis que Claire est déjà en train de partir en courant vers sa fille.

     

    C’est impensable, pense-t-elle en dévalant les trois escaliers comme une furie, Ophélia est sourde et muette depuis toujours. 

     

    — Maria ! Maria ! crie Claire en se précipitant vers la vieille femme qui semble tenter de consoler la fillette,

    — qu’est-ce qu’il se passe ??

    — J’en sais rien madame... lui répond celle-ci — j’en sais rien.. Ça lui a pris tout d’un coup. Elle jouait avec Lisa et puis elle s’est mise à pleurer et hurler.

     

    — Kylian... Elle appèle Kylian.. Remarque à haute voix Claire, comme si elle se parlait à elle même.

    — Peut-être que votre fils lui manque, vous ne pensez pas ? Reprends la vieille Maria, toujours au chevet de la fillette en larmes.

    — J’en sais rien Maria, mais je vais m’en occuper, merci pour tout, tente Claire pour faire décamper la vieille femme. 

     

     Mais même dans les bras rassurants de sa mère, la jeune Ophélia continue de pleurer et crier le prénom de son frère, malgré les tentatives de consolation de celle-ci.

     

    — Mais les médecins, ils disaient pas qu’elle serait a jamais muette ? Reprends Maria en levant un sourcil.

    — Si Maria, si... lui sourit Claire, — mais apparemment ils se sont trompés.

    — Qu’est-ce qu’il se passe Clio ? Fait Jonathan, l’air inquièt, en descendant les derniers escaliers pour rejoindre la troupe qui entoure la jeune Ophélia.


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    — Je vous laisse, sourit Maria en commençant à s’éloigner — tu viens Lisa ? On va boire un chocolat chaud à l’intérieur !

    — Elle est guérie Ophé ? Semble s’inquiéter la concernée en suivant sa grand-mère, — t’as vu, elle parle !!! Mais pourquoi elle fait que dire le prénom de son frère ?

    — On en sait rien ma chérie.. Commence Maria, avant de se faire interrompre par le bruit d’une voiture qui arrive et se gare devant leur immeuble.

    — Oh, ma chérie, tu as reconnu la voiture ? sourit affectueusement Claire à sa fille, toujours effondrée, — tu sais qui c’est ça ? Hein ? Et bien c’est quelqu’un qui va être très heureux de t’entendre prononcer des sons !!

    En effet, tout père d’un enfant muet serait fou de joie d’apprendre la fin du mutisme de sa progéniture bien-aimée..

    Jonathan déteste voir cette voiture noire venir se garer régulièrement ici ; mais il ne peut, et ne doit, rien dire, car c’est légalement son droit que de venir deux fois par semaine chercher Ophélia, pour qu’elle passe la soirée avec lui.

    Après tout, c’est sa fille...

    — Sacha ! crie Claire pour appeler son ex-époux — viens voir !

    Elle est tellement excitée par la nouvelle à annoncer qu’elle ne prend pas de gants pour converser avec cet homme, que son actuel compagnon déteste.  

    — Elle pleure encore ? demande Jonathan en se rapprochant de cette mère et sa fille, pour se montrer présent devant Sacha qui se rapproche ; c’est sa manière à lui de montrer que c’est lui, l’homme de la maison désormais. On sait jamais, des fois que celui-ci se croirait encore le maître des lieux, parce que son prénom a été prononcé très fort en pleine rue...

    — Pourquoi elle pleure ? s’étonne immédiatement Sacha, en accélérant le pas pour se rapprocher de sa fille. 

    — Où est Kylian, Sacha ? Lui demande rapidement Claire — où est Kylian en ce moment ?!

    — À la maison, je pense. Mais pourquoi est-ce que tu me demandes ça ? Si c’est pour me faire des réflexions sur la manière de m’occuper de lui.. Marmonne-t-il en s’accroupissant à son tour pour être à la hauteur de la fillette.

    — Appelle Kylian, je t’en prie, l’interrompt-elle vivement, — tout de suite !!!!!

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    — Mais appelle-le toi même ! J’suis pas ton larbin ! Se défend furieusement Sacha, comme si on avait tenté de l’agresser.

    — Ophélia a hurlé son nom Sacha, reprend Claire en essayant de rester calme — je te le jure..

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    — Hein ? Semble se moquer Sacha, — tu me files le numéro de ton dealer dit ? Parce que c’est de la bonne qu’il te vend ! Partage, fait pas ta rapiate !

    — Sacha ! Se vexe maintenant Claire, — je t’en prie, pour une fois dans ta vie, arrêtes de me contredire et appelles Kylian ! Je t’en prie !

    Elle a l’air tellement sincère que Sacha fouille sa poche pour en extraire son téléphone portable, même s’il la croit un peu dingue aujourd’hui.. Ah les femmes !

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    Pendant ce temps, Jonathan reste silencieux en constatant cette alliance encore au doigt de Sacha... Comme Claire, il ne l’a pas retiré après leur divorce.

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    Son cœur se serre.

    Pourquoi ? Mais pourquoi ? N’est-ce pas obligatoire de retirer son alliance après un divorce ?

    Pourquoi, mais pourquoi la gardent-ils tous les deux.. ?

    La raison, il la connait.. Et elle lui poignarde le cœur.

     

    — Il me répond pas ce saligaud, marmonne Sacha — ça sonne dans le vide.

    — Elle m’a écrit ZI sur la main Sacha, lui fait Claire, — ZI ? Pourquoi ZI ?

    — Zone industrielle ? Reprend celui-ci en s’accroupissant a nouveau, — ZI c’est la Zone industrielle.

    Claire ne peut s’empêcher de lui pouffer au nez — Sacha ! Ophélia ne sait pas ce qu’est une Zone industrielle !

    — Mais ZI ça veut dire Zone industrielle ! Fait semblant de se vexer Sacha, — et puis Ophé est tellement intelligente et intuitive que...

     

    Un silence s’installe soudain entre ces deux parents qui se dévisagent maintenant avec terreur.

    Claire prend la parole en premier, un peu anxieuse ;

    — Kylian.... ? 

    — Déduction hâtive ça... souffle Sacha, — je pense pas que...

    — Elle a hurlé le prénom de Kylian tout à l’heure ! Je te le jure !

    — OK, montez en voiture, se décide soudain Sacha — on va sillonner la ZI.

     

    C’est un projet idiot et cela va être inutile, mais l’idée de se lancer dans un but, aussi insignifiant soit-il, avec son ex-femme, ne lui déplaît pas.

    Délicatement, il prend sa fille dans ses bras, avant de se diriger vers sa voiture. 

      Claire se prépare à le suivre, mais deux yeux marron la dévisagent, avec une peine infinie dans les yeux.

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     Délicatement, elle se rapproche alors de lui, en lui murmurant tout bas

    — Je reviens vite, promis.

    Jonathan lui murmure à son tour un bref,

    — D’accord, mais l’intonation de sa voix est tellement faible qu’elle trahit une souffrance évidente.

     

    Alors Claire insiste, le plus tendrement possible

    — Oui, oui, je reviens vite, a tout à l’heure.. Tu me manques déjà.. 

     

    Sur ce, elle lui dépose un léger baiser sur le bout des lèvres, avant de se hâter vers cette voiture, où sont assis Sacha et Ophélia.

     

    Jonathan ne se retourne même pas pour la regarder s’éloigner.

    Car il sait qu’il a perdu.

     

    La voiture démarre ; Sacha au volant et Claire a l’arrière, avec la petite sur ses genoux, qui pleure encore.

     

    — T’es sûre que t’as pas rêvé au fait ? Commence à se moquer gentiment Sacha.

    — Ky..Kylian... recommence à sangloter Ophélia, tendrement blottie dans les bras de sa mère.

    — Tu vois ! s’exclame fièrement Claire — elle parle !

     

    Sacha en reste bouche bée, il aimerait réagir, mais il doit rester concentré sur la route. Les médecins ont toujours prétendu que la benjamine de leur famille serait sourde et muette toute sa vie... Il n’en revient donc pas et songe alors qu’il doit être en train de rêver !

     

    — Tu ne dis rien ? On te sent ravi d’entendre Ophélia parler dis moi ! Reprends Claire, en le fusillant du regard par le rétroviseur.

    — Elle ne parle pas, mais fredonne le prénom de Kylian... tente Sacha, avant de faire piler sa voiture en découvrant une maisonnée de briques rouges, où il aperçoit facilement deux corps ensanglantés allongés au sol.

     

    Claire pâlit à vue d’œil et ose à peine regarder par la fenêtre ; — que.. Que.. Ce sont des gosses ça, non?..

     

    — Je vais voir, restes à l’intérieur avec la petite, lui fait Sacha en descendant de la voiture.

     

    Ophélia se remet à pleurer, en sanglotant à nouveau ce prénom.. Ce prénom porté par un adolescent qui se vide de son sang, là, a quelques mètres de son propre père.

     

    Sacha manque de défaillir lorsqu’il constate son fils criblé de balles, auprès de trois autres corps d’adolescents.

     

    Mais ces autres corps, il s’en fiche, il ne se précipite que sur son fils, pour le prendre dans ses bras. Ses yeux sont déjà pleins de larmes et son corps tout entier tremble plus que les branches d’un saule pleureur sous une rafale d’automne.

     

    — Kylian, mon fils, parle-moi, KYLIAN !!!!

     

    Claire pousse un hurlement des plus stridents en le voyant revenir vers la voiture, avec ce corps ensanglanté dans les bras ; se sentant défaillir, elle se rassoit rapidement dans le véhicule.

    Sacha lui pose l’adolescent sur les genoux, en silence, avant de se remettre au volant, pour démarrer en trombe.

    L’hôpital le plus proche.

    Vite.

     

    Tout en conduisant, il attrape tout de même son portable, pour composer le numéro des pompiers et signaler, la voix tremblante, qu’il y’a trois adolescents assassinés a l’entrée de la zone industrielle nord.

     

    Après avoir passé l’information, il raccroche ; il n’a pas vraiment le cœur pour bavarder avec des inconnus quand son fils est mourant, voir déjà mort...

     

    — Prend son pouls, fait-il à son épouse, la voix tremblante et les yeux embués de larmes

    — Non ! Lui fait vivement Claire.

    Elle ne veut pas savoir et préfère y croire, tout en caressant tendrement ces petites joues si douces.. Ses beaux yeux bleus.. Les mêmes que ceux de son père.. Il va les rouvrir bientôt. Elle y croit...

    — Touche son pour merde ! Commence à s’énerver Sacha, le visage désormais inondé de larmes.

    — Pas besoin ! Je sais qu’il va bien ! Il.. Il dort ! Il.. Il est évanoui... C’est tout ! Et puis tu la ramènes pas toi hein ! Espèce d’irresponsable ! Qu’est-ce qu’il faisait en ZI en fin de journée, hein ??

     

    La voiture pile a nouveau.

    Ils sont arrivés à l’hôpital.