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    Le lendemain soir, Eva Beckers et Terry Dreher se dirigent paisiblement vers la plus proche salle de cinéma du coin.

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    En chemin, ils discutent bien évidemment de tout et de rien en riant de plus belle ; un début de soirée des plus agréables, qui encourage clairement un petit jeu de séduction entre ces deux protagonistes.

    Mais après tout, pourquoi pas.. ? se demande parfois la jeune fille lorsqu'elle trouve son ex-petit-ami, actuel ami, décidément trop craquant, adorable, -et autre qualificatif mélioratif-, dans toutes ses réactions.

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    Mais après tout, pourquoi pas... ? qu'elle se propose encore lorsqu'il la tire un peu plus vers lui pour lui déposer un doux et léger baiser sur la tempe.

    Une petite attention des plus délicates qui lui inflige très vite de douloureux battements de coeurs qui eux, lui déclenchent aussi sec une flopée de délicieux frissons dans tout le corps.

    Mais après tout, pourquoi pas..?

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    Mais serait-elle honnête d'oser revenir, encore une fois, vers ce garçon pour qui elle a tout de même un profond respect?

    Elle se sent tellement coupable...

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    Coupable de l'aimer, lui.

    Coupable de n'aimer, que lui...

    Coupable de ne pas réussir à l'oublier!

    Coupable de n'être qu'une idiote...

    Coupable de ridicule!

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    Qu'elle termine de s'accuser avec agacement en se disant que cela suffit, désormais.. Qu'il faut tout cela change, à l'avenir!

    Puisque ce n'est pas tout les jours que l'on a la chance d'être courtisée par un beau jeune homme aux mille qualités et beaucoup de jeunes filles tueraient pour être à sa place!

    Alors, il faut que tout cela change! Vraiment!

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    Mais tout à coup...

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    ...deux silhouettes bien familières apparaissent soudain devant ses deux yeux brusquement ébahis.

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     "La jalousie s'efforce de désunir les plus étroites amitiés" [Sénèque]

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    Celle de Raphaël, comme par hasard.

    Celle de Raphaël, accompagnée -et là aussi, comme par hasard?!- de celle de, de celle de, de celle de.. DE celle de JANE?!

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    La jeune Beckers pense bien halluciner sur le coup, réaliser là un simple cauchemar, imager inconsciemment sa pire crainte, chercher bêtement à se faire du mal, cibler elle-même son propre talon d'Achille, s'automutiler le coeur avec masochisme...

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    Mais cette vision semble pourtant bien réelle ; enfin, déjà beaucoup plus que toutes les autres que lui offre bien souvent son cruel subconscient : Raphaël a très vite stoppé ses pas et tourné le visage dans sa direction, dès qu'il l'a aperçue au croisement de cette rue. Il n'a pas trainé. Il n'a pas feinté. Il ne l'a clairement pas ignorée.

    Alors qu'un fantasme imaginaire aurait continué son chemin, main dans la main -pour mieux faire souffrir celui/celle qui cauchemarde- avec son être répugnant.

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    - Tiens, tiens, tiens, c'est la sortie des couples à ce que je vois! se dépêche de faire Jane d'un air enjoué, ce qui a pour effet de faire fulminer son interlocutrice brune.

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    - Jane! Ca va? va saluer poliment Terry en se rapprochant de la concernée pour lui faire la bise, laissant quelques secondes derrière lui une compagne de soirée qui tente d'esquisser un sourire chaleureux alors qu'au fond, elle envoie clairement rôtir en enfer deux certains protagonistes.

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    Voir trois, en fait! Puisque son blond a osé aller déposer ses lèvres sur les deux joues d'un être malfaisant!

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    - Et vous allez où, vous? fait justement la créature satanique en libérant l'homme poli qui l'a saluée, - parce que nous, on se fait un Japonais!

    Etouffe toi avec un grain de riz, connasse! Lui souhaite immédiatement Eva en pensée.

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    - Prenez des sushis ! conseille Eva, l'air diabolique.

    - Compte sur nous, hihi ! N'attend pas pour niaiser sa désormais pire ennemie, tandis que Raphaël porte son regard vers un élément du décor, n'importe lequel pourvu qu'il soit loin d'elle... 

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    Ce qui arrange Eva en un sens, puisqu'elle aussi plante le sien vers des points invisibles au loin pour la même raison que lui.

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    Et pendant ce temps, Terry et Jane discutent à n'en plus finir, agaçant de plus en plus les deux ex-amants au coeur brisé.

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    Deux ex-amants ne se sont jamais autant haïs que ce soir. Jamais autant aimés, que cette nuit-là.. Eva est au bord des larmes. Raphaël est à deux doigts de cogner l'un de ses meilleurs amis.

    -Nous on va se faire un petit ciné! finit par annoncer Terry en direction de la seule ici qui se préoccupe un tantinet de ce qu'il peut avoir a dire : puisque les deux autres acteurs de la scène semblent désormais plus immatures que jamais, admirant le ciel ou les poubelles du coin.

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    - Y'à rien de tel qu'un bon ciné! Ces fauteuils si collés, cette salle noire.. Ce film que l'on ne regarde jamais! continue Jane avec provocation, un large sourire esquissé sur les lèvres.

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    - Il faut qu'on y aille, on a réservé, réagit soudain Raphaël dans un agacement palpable en prenant nerveusement la main de sa partenaire de soirée pour s'en aller avec elle presque au pas de course.

    Pourquoi lui prend-il la main? Pas pour la faire rougir ou frissonner, noonnnn!! Mais uniquement pour transpercer cruellement le coeur d'une tout autre jeune fille, qui n'a pas attendu bien longtemps pour courir de nouveau dans les bras d'un autre, décidément! Raphaël est fou de rage!

    - Hey, tout doux! tente de le calmer Jane en trébuchant presque sur une pierre -qui n'avait rien a fiche là, d'ailleurs!-, - tu perds beaucoup de sex appeal quand t'es jaloux et nerveux, mon chou!

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    - Commence pas, Jane! Là, je suis vraiment pas d'humeur!

    - Je sais. N'oublie pas qu'il n'y a personne au monde qui te connaît mieux que moi!

    - Et c'est pour ça que tu t'es amusée à nous rappeler ce qu'est une salle de cinéma! Une salle noireee! Où l'on ne regarde jamais le film!! imite avec fureur le jeune homme en essayant de monter le plus possible dans les aigus.

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    - Totalement! Puisqu'il faut avoir un QI de bulot pour ne pas avoir compris que ces deux-là sont ensemble. Et? Où est le mal? Elle refait sa vie. Comme tu as refait la tienne après moi, et comme j'ai, pendant quelques mois, refait la mienne après toi.

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    - Pfft, mais c'est une pute! Laisse tomber Raphaël en lâchant furieusement la main de son amie pour les enfoncer dans le fond de ses poches, - c'est rien qu'une petite pute!

    - Et toi tu n'es qu'un abject jaloux.

    - Non mais attends, tu as vu ça?! Elle se joue de lui! Elle retourne vers sa gueule par dépit, et rien d'autre!

    - Peut-être, mais Terry est un mec vraiment très beau, doté de pas mal de qualité, tout de même, et..

     

    - BAH VOYONS! Sors avec lui, tant que t'y es!

    - .. Et cela ne m'étonne pas qu'elle décide de s'intéresser à ce beau gosse après avoir découvert qu'entre toi et elle, cela ne serait jamais possible à cause de vos origines.

    - Elle n'est pas au courant, elle.

    - Ah? Et pour quel motif l'as-tu jetée alors?

    - Euh.. C'est-à-dire que.. Euh..

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    - Mouarf! J'ai envie de rire mon chou! En gros, la pauvre fille, tu l'as jetée sans raison?! La vache, comme elle doit te haïr.. M'étonne qu'elle ait envie d'aller dépoussiérer le zizi à Terry maintenant!

    - Arrête, tais-toi! Elle n'est pas comme ça!

    - Tiens? Mais tout à l'heure, c'était pourtant une pute, il me semble!

    - Raaah, tu m'énerves! On change de sujet!


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    À quelques rues de là, un projet "cinéma" semble avoir été annulé... Et pour cause, la jeune Beckers n'arrête désormais plus de sangloter, la tête enfouie dans le torse et les bras de son compagnon de soirée.

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    Et cela fait au moins dix bonnes minutes que cela dure..

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    Pourtant, la jeune fille ne voulait pas craquer ici, et maintenant, peu après avoir quitté cet autre couple insupportable, au bras de son ami Terry.

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    Oui, elle aurait bien voulu continuer à rester forte, en marchant tranquillement et paisiblement, un sourire faux esquissé sur les lèvres, afin de faire croire au monde entier que le bonheur était en train de sévir dans sa vie et dans le meilleur des mondes!

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    ...Hey Lady...

    Mais son blondinet n'était pas dupe : au bout d'un moment, il avait bien fini par arrêter ses pas en lui disant qu'il valait mieux qu'ils n'aillent pas voir "New Moon", ce soir. Qu'il y aurait de toute manière des rediffusions du film pendant au moins encore un mois! Il riait, en disant cela. Il tentait de la faire rire, elle aussi, avec cette tentative.

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    Et il avait, oui, on peut le dire, un petit peu réussi son coup. Puisque sa compagne lui avait ensuite souri timidement, dans un bégaiement plaintif, que son idée n'était pas bête du tout! Avant de baisser les yeux en direction du sol, pour sans doute tenter de puiser en lui la force qui lui manquait ce soir.

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    - Tsss, viens là, n'attendait alors plus pour lui murmurer son comparse en la prenant soudain dans ses bras pour la ramener contre lui et la caliner, - ne souffres pas pour lui, il n'en vaut pas la peine..

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    - M-mais.. M-mais, et-et.. Et toi.. co-comment peux-tu être au-aussi... au-aussi.. a-avec m...

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    - La raison, tu la connais... Je te l'avais déjà dit à l'époque.

     

     

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    Pendant ce temps, et à des centaines et des centaines de kilomètres de là, Jeffrey rentre une nouvelle fois chez lui en fulminant.

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    Et pour cause... Cela va faire cinq fois, avec celle-ci, qu'il marche à pince jusqu'à la cabine téléphonique la plus proche pour se ruer dessus et tenter d'avoir le portable de sa soeur, quelques minutes, au moins!

    Un appareil toujours éteint, comme par hasard...

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    C'est toujours lorsque l'on a besoin de passer un appel urgent que l'autre pecnot derrière a éteint son téléphone, de toute manière!! qu'il rage en pénétrant furieusement dans son minuscule appartement aux meubles rares, où l'attendait sagement une petite amie en train de s'essayer à la cuisine.

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    - Alors, toujours pas? qu'elle ose encore lui faire. Exactement comme les quatre précédentes fois.

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    - J'vais la buter, là, sérieux!! Quand je l'aurais, je vais te l'insulter comme un poisson pourri, qu'elle ne s'en relèvera pas!!! Bordel de sa race de merde quand même! En gros, elle a pas allumé son portable de la journée, quoi!!

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    - Tu lui as laissé des messages?

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    - Ouais, deux! Mais c'est cher la communication, tu verrais à quelle vitesse les crédits diminuent dès que son putain de répondeur -gnagnagna, je ne suis pas là pour le moment, gnagnagna!!- se lance!!

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    - Oui, les appels à l'étranger, ça douille, ce n'est plus un secret pour personne, Jeff!

    - Sylvain!

    - Euh, Sylvain..!

    - Quoi encore?! braille de nouveau Jeffrey, en direction de la porte de son appartement, cette fois : parce qu'il vient d'entendre toquer...

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    - Oui?! qu'il fait alors après s'être précipité pour ouvrir à ce qui semble être un voisin : un homme de couleur, à première vue. Un homme qu'il a déjà croisé dans la cour de sa résidence, souvent accompagné d'une jeune femme de la même couleur de peau que lui,

    - Oui? Vous vouloir? qu'il lui demande alors, dans une tentative de baragouinage français. 

    - Vous souhaitez la bienvenue, tout simplement.

    - Euh.. commence à plisser les yeux Jeffrey pour tenter de comprendre un traitre mot de ce que son interlocuteur étranger tente de lui annoncer,

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    - ma puuuce? qu'il appelle alors très vite en renfort, - tu peux venir m'aider, s.t.p?

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    - Allemands, non? Deutch?

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    - Yeah! Deutch! reprend alors Jeffrey, ravi d'avoir pu comprendre au moins un mot de la conversation de son interlocuteur.

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    - Bonjour! vient enfin l'épauler sa petite amie, - nous vivre Allemagne d'habi-tude, nous être tout nou-veau a Pa-ris! Alors, pas très bons pour parler France. Désolée!

    - Pas de problèmes, mademoiselle! Vous préférer parler anglais, peut-être? English?

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    - Non! Pas bien, nous vouloir apprendre bien la France, alors de-voir parler beau-coup France!

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    - Okay ma belle! Moi, me, le beau black, là, je m'appelle Dozen*! Do-zen! Et toi? And you?

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    - Enchantée, Do-zen! Moi être Ju-lie! Et lui, Syl-vain!

    - Enchanté alors, Julie et Sylvain! Bienvenue, welcome, dans la résidence!

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    - Qu'est-ce qu'il a diiiiiiiit? questionne Jeffrey peu après, perplexe, lorsque sa petite amie termine de refermer poliment la porte derrière leur voisin qui s'en va désormais d'un pas léger, heureux d'avoir de nouveaux voisins a l'allure bien sympatique dans cet appartement à l'époque habité par une vieille bique acariâtre qui selon la rumeur, mangeait les chats du voisinage!

    - Il a dit que tu étais le plus beau et que je t'aimais à la folie! lui susurre d'un air amusé sa blondinette en retour et en lui déposant un doux baiser sur le bout des lèvres.


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    Revenons un petit peu sur la vie berlinoise, deux jours plus tard, pour assister à une Jane pleine d'assurance lorsqu'elle ouvre tranquillement la porte de l'appartement où elle réside elle aussi, depuis peu,

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    - Oui? C'est pour? qu'elle fait joyeusement et avec ce petit sourire malsain qui en dit long sur la supériorité qu'elle ressent sur son interlocuteur du moment ; interlocutrice, dans le cas présent.

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    Une jeune file aux cheveux longs et châtains qui pourrait presque lui rappeler ceux de sa meilleure amie! S'ils n'avaient pas ce petit visage de garce prétentieuse à entourer, bien évidemment...

    Oui, Jane n'est pas dupe et les midinettes trop maquillées pour être honnêtes qui viennent toquer à la porte d'un beau gosse, ça ne lui a jamais inspiré confiance.

    - Eeuh.. Est-ce que Raphaël est là?

    Et voilà, BINGO! JACKPOT! Décidément, il y'a des gens ici présents qui sont devins, n'attend pas pour s'autocongratuler Jane en rétorquant ensuite, et très vite, a ce qui se révèle être comme la "pétasse du siècle",

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    - Ouip, mon copain est là, il prend sa douche! Pourquoi? C'est pour?

    - Je, je.. A l'air bien évidemment surprise la trainée en marmonnant ensuite un bref et honteux, - euh, bah.. Tu lui diras que Sylvia est passée? J'habite en face, je suis une amie..

    - Pas de problème, je lui dirais!

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    - Et arrête de me regarder comme ça! lâche avec agacement la brunette aux cheveux longs, - je ne vais pas le manger, ton Raphaël! Alors déstresse! Bordel, ce que c'est con, une fille en couple, décidément!

    - C'est cela! C'est au moins aussi con qu'une garce aigrie parce qu'elle ne pourra pas conclure ce soir!

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    - Hey, c'est de moi que tu parles, là ?!?

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    - J'sais pas, tu vois quelqu'un d'autre dans le coin, toi?!

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    - Qu'est-ce qu'il se passe ?! arrive soudain -le sauveur de ces dames?-, Raphaël, en passant la tête par-dessus l'épaule de sa colocataire qui lui bloque l'entrée de leur appartement, pour continuer, avec honte, cette fois,

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    - Oh, salut, Sylvia.. Ça va? Je.. Euh.. J'allais t'appeler ce soir, justement!

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    - Hum.. Mouais, j'en doute pas, ne semble tout de même pas convaincue la concernée en rebroussant très vite chemin pour retourner avec hâte dans son studio, - mets lui une laisse, à cette folle, elle est a moitié tarée! Qu'elle termine avant de refermer la porte de chez elle pour s'enfermer a l'intérieur et continuer de pester de plus belle là-bas contre l'injustice divine.. : la vie est décidément trop laide, puisqu'il a fallu qu'elle lui fasse croire que ce garçon commençait à s'intéresser a elle, pour finalement lui balancer en pleine figure qu'il avait fini par se trouver une autre pouf de copine... Beaucoup plus conne que la précèdente, qu'elle souligne d'ailleurs en passant, le coeur en miettes.

    Mais elle n'abandonnera cependant pas la partie.

    Puisque si son charmant voisin a su rompre avec la petite amie gentille et bien élevée qu'il avait avant, il est certain qu'il saura très vite en faire autant avec la nouvelle, qui n'est rien d'autre qu'une poufiasse sans éducation. Et foi de Sylvia, lorsque cela arrivera, elle sera là pour rire à gorge déployée devant sa désormais rivale!