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    *

     

     

     

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    D'un pas lourd, Kylian se dirige de nouveau vers ce squat dont il a le double de clef pour pouvoir s'y rendre quand il le désire.

    Ne voyant aucun échappatoire à sa situation devenu trop brouillon et sans solution à ses yeux, il choisit le pire à faire.

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    Il se sait faible... La honte et une grande douleur l'envahissent, mais il n'arrive pas à rebrousser chemin.

    Comme si sa destinée était tracée d'avance. Mais il l'avait souvent répété, qu'il n'est pas de ceux qui peuvent s'en sortir. 

    Il n'a pas le mode d'emploi du bonheur et ne l'aura jamais.. 

    La moindre de ses décisions se révèle sans arrêt mauvaise et nuisible pour son entourage.

    Il n'est qu'un poison... Qui ne sait plus être autre chose que cela.

    Alors il souhaite qu'on le laisse sombrer. 

    C'est après tout la seule chose dans laquelle il n'a jamais excellé.

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    ~ Please don't shake me.. ~


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    *

     

    — Bonsoir maman. Non, tu ne me déranges pas, rassure chaleureusement Tiphanie dans le combiné, avant de chercher à s’informer sur la raison de cet appel nocturne — quelque chose ne va pas sinon ?

    — Ton frère a arrêté sa cure. Tu étais au courant ? Nous, non. C’est le directeur du centre qui nous en a informés cet après-midi.

    — Je n’étais pas au courant, non. Et tu lui as téléphoné pour avoir des explications ?

    — Non. J’attendais qu’il le fasse, lui.

    — Et il l’a fait ?

    — À ton avis ?

    — Non, évidemment.

    — Je vais devoir te laisser ma chérie. Faut que je calme un peu ton père qui est au fou de rage et prêt à appeler Kyle pour le traiter de tous les noms.

    — OK, a plus tard maman. Bisous. Termine poliment la conversation Tiphanie, avant de raccrocher pour composer un nouveau numéro...

    .. Qui semble sonner dans le vide.

    Crétin. Crétin. Sombre crétin. Commence-t-elle à fulminer en envoyant son jeune frère rôtir dans les flammes de l’enfer.

    — Ouais, allo ? Réponds enfin l’interlocuteur recherché, d’une voix pâteuse et à moitié endormie.

    — Où es-tu ? Lui lance-t-elle alors immédiatement, sans même décliner son identité : trêve de futilités, ce sale gamin sait très bien à qui il a affaire en ce moment précis.

    — Tiph » ? Ose-t-il quand même demander, comme pour tenter de noyer un poisson déjà plus gros qu’une baleine.

    — Non, le pape. Évidemment que t’es moi ! Boulet !

    — OK... Et tu désires ? 

    — Tu as 20 minutes pour être chez moi. Alors, dépêche-toi. Je t’attends.

    — Non, désolé. Je suis occupé là...

    — 20 minutes, et pas une de plus. À toutes.

     

    Et ce sont sur ces dernières et sèches paroles que Tiphanie raccroche violemment au nez de son interlocuteur.

     

     

     

    *

     

     

      

    ...Avant de se mettre à le gronder de nouveau, une fois qu’il se trouve enfin sur le seuil de sa porte, 25 minutes plus tard.

     

    — Tu es en retard. De cinq minutes. 

    — Arrête de faire ta sorcière, s’il te plaît.. Se met-il à lui grommeler de dépit, en préférant fuir son regard pour se mettre à fixer sa moquette. 

    — Tu es fièr de toi ? À tes yeux rouges, je vois que tu en as repris. Où ? À l’hôtel où tu es descendu ? Vu que tu viens de quitter ton centre de DÉSINTOXICATION.

    — Vas-y, hurle, crie... Vas-y...

    — Non. Ça te ferai trop plaisir que je te gronde comme un petit enfant.

    — Ah bon... ?

    — Eh oui Kyle. Tu penses que je ne te connais pas ? Que je ne sais pas que tu n’es qu’un gamin qui ne recherche que l’attention ? 

    — Ouais, ça doit être ça... Bon et bien alors, si on a terminés, je te dis bonne nuit, et..

    — Et rien du tout. Tu restes ici. On va s’asseoir sur le canapé, et tu vas me raconter pourquoi tu t’es drogué de nouveau. Et tu ne m’as même pas donné ton avis sur mon nouvel appartement ! Alors ? Comment tu le trouves ? 

    — Très bien..

    — Hmmm.. Merci! Pourtant la tapisserie est à vomir. Je vais bientôt la faire refaire !

    — Elle était là, devant moi, en larmes...

    — Qui ? Mary Poppins ?

    — Elle me disait qu’elle m’aimait encore, et qu’elle voulait qu’on recommence...

    — ♫ Bécassineuh, c’est ma cousineuuuuh ! ♫

    — Moi, je lui ai dit que je l’aimais aussi, puis je lui ai fait comprendre que ça serait pas possible. Et je me suis cassé.

    — ♫ Une poule sur un mur, qui picote du pain dur !! ♫

    — Putain, mais tu joues a quoi là ??

    — Je t’ai dit quoi tout à l’heure ? Que tu n’étais qu’un gamin qui recherchait l’attention, non ? Et je le pense toujours. C’est pour ça que je t’ignore.

    — OK, merci. 

    — Parce que tes conneries ne m’intéressent plus mon chou. Tu comprends ça ? Que j’ai perdu Kurt récemment et que tu n’as jamais été là pour moi ? Rien qu’une fois ? Que ce soir j’ai dîné avec mes deux meilleurs amis, Peter et Hanz ? Que toi tu n’es rien d’autre à mes yeux, désormais, qu’un sale gosse sans cervelle ?

    — C’est bon, tais-toi... J’ai compris. Tu peux plus me saquer. Par contre ce que je comprends pas, c’est que tu m’ai demandé de venir ce soir ! Puisque t’en as rien à branler de moi !

    — Et voilà, c’est reparti. Moi. Moi. Moi ! Il t’arrive de penser à autre chose qu’a ta petite personne un jour ?

    — J’en ai assez entendu. Bye, finit par laisser tomber Kylian avec désespoir, avant de se relever du canapé. Il va prendre ses jambes à son cou et quitter cet appartement au plus vite. 

    — Reviens ici tout de suite, lui ordonne sans attendre Tiphanie en haussant les épaules — je t’ai dit que tu pouvais t’en aller ? Non, il me semble. Alors tu t’assois et tu fais le silence ! Tu te repentis ! Tu regrettes, pleures, et me dis pourquoi tu considères que tu n’as pas droit au bonheur.

    — Je ne vois pas de quoi tu veux parler... 

    — Oh que si Kyle, oh que si, que tu sais de quoi je parle. Du fait que tu ne cesses de te punir de son départ. De te tenir responsable. De te détruire pour la venger. EMMA.

    — Ça suffit ! Arrête ! Tu dis n’importe quoi ! Tout ça, c’est le passé et je t’ai déjà dit que j’avais tourné la page !

    — Menteur ! Et ton attitude le prouve. Dès que tu sais que tu pourrais finir par être trop heureux, tu te dépêches de tout bousiller. Pour souffrir. Parce que tu penses que tu le mérites. 

    — C'est normal, je l’ai tuée!!!

    — Ce n’est pas toi qui tenais l’arme, à ce que je sache.

    — C’est notre relation la coupable ! Si je n’étais pas entré dans sa vie, rien de tout cela ne serait jamais arrivé !

    — La seule chose que ta présence lui a offerte, c’est de l’amour et quelques mois de bonheur.

    — Et ensuite, la mort...

    — Voilà. Tu viens de finir d’illustrer mon argumentation. Tu te détruis bel et bien pour te punir de sa mort. Et c’est d’un pitoyable...

    — Je sais... Vas-y, continue. Jette en moi encore plein dans la gueule. 

    — Je ne peux rien pour toi petit frère. Tant que tu préfèreras es morts aux vivants, je ne pourrais jamais rien pour toi.

    — Ouais... Tu as sans doute raison...

    — Bonne nuit Kyle. Rentre chez toi maintenant et va te coucher. En essayant de repenser à tout ça. Et qui sait... Peut-être qu’un jour tu arrêteras d’être stupide...

    — Ouais... C’est ça... Bonne nuit Tiph'...

     

    La porte de communication avec le hall se referme doucement derrière le jeune homme, laissant de nouveau Tiphanie seule dans son petit salon. Elle soupire de lassitude et déglutit. Un peu honteuse bien sûr, d’avoir été aussi dure avec lui. Mais il en avait besoin...


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    *

     

     

    Cette après-midi-là, il fait étrangement beau sur la capitale.

    Étrangement, parce qu’en temps normal, les jours d’automne sont plus de types  gris et pluvieux, que bleus et ensoleillés.

     

    Mais Gérald et Zell ne vont pas se plaindre de cet agréable caprice de Dame nature, puisqu’au aujourd’hui ils rejoignent leur lieu de répétition a pieds, peu après avoir quitté le studio d’enregistrement.

    Une occasion en or pour discuter de tout et de rien, en petit comité, sans risquer que trop d’oreilles ne soient conviées a la fête.

      

    — Qu’est-ce que tu penses de l’absence de piano, toi ? Fait sans attendre Zell à son camarade.

    — Ça peut aller. Pourquoi ça ? lui répond celui-ci avec suspicion.

    — Parce que moi je trouve que c’est moins bien. Qu’il manque quelque chose. Mais apparemment je suis le seul à le penser...

    — Nan, t’es pas le seul. Mais les autres veulent pas d’un autre pianiste.

    — Alors, rappelez-le ? Erwan...

    — Oulà. Ça, ça va pas être possible.

    — Pourquoi ? Est-ce qu’il vous fait la gueule ? Est-ce qu’il vous déteste ?

    — S’il nous déteste, j’en sais rien. Déjà, quand il a quitté notre appart, il avait pas le sourire aux lèvres et il nous fusillait tous du regard. Et puis plus de nouvelles, il vit sa vie dans son coin et je crois bien qu’il veut plus entendre parler de nous.

    — Il était vraiment doué. Et je suis même pas certain qu’on trouverait son égal en faisant des auditions pour un autre pianiste.

    — On trouverai pas. Erwan au synthé, c’est comme Romu a la basse...

    — Sympa !

    — T’es très bon toi aussi, mais jamais tu surpasseras Romu. Ce type est un dieu, on dirait qu’il est venu au monde avec sa basse et son violon.

    — Faudrait parler a Kylian, pour Erwan. Faudrait qu'il donne son aval.

    — Non, c’est pas une bonne idée. Kyle n’est pas dans son assiette en ce moment. Et puis il s’en contre-branle d’Erwan. C’est pas lui qui voulait qu’on le vire...

    — C’est la nouvelle chanson qu’il a écrite, qui te fait penser qu’il est pas bien dans ses baskets en ce moment ? So far away...

    — Ouais.

    — Tu penses qu’il réagirait comment, toi, si je lui parle d’Erwan aujourd’hui ? 

    — Il lèverai un sourcil, te dirais « Gné », puis « Faites ce que vous voulez, je m’en fous ».

     

     

    *

     

     

    — Tu l’approuves si je comprends bien ! Fulmine Tania devant son petit ami qu’elle est venue retrouver chez lui aujourd’hui.

    — Je n’ai pas dit que je l’approuvais, mais juste qu’il avait bien fait de ne pas revenir avec elle, se justifie simplement, et en soupirant, celui-ci. 

    — Mais pourquoi est-ce qu’il fait ça ce con ?? Parce qu’il l’aime, OK ! Il l’aime, mais il ne veut pas reprendre avec elle ? OK ! Mais dis-moi alors Yann, qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans sa tête de Pokémon ??

    — Il est trop gentil... Elle est venue le voir dans son centre et ça l’a ému, c’est tout... 

    — Kylian, gentil ? C’est une blague ? Ce type est un salaud, doublé d’un égoïste ! Il n’a rien de gentil, rien ! Sinon il reviendrait pas comme ça dans sa vie, juste pour lui faire du mal !

    — D’accord, Kyle est un salaud, et Vanessa une sainte.

    — Donne-moi une seule bonne raison de haïr Vanessa de la sorte Yann. Qu’est-ce qu’elle t’a fait à la fin ? Rien, il me semble !

    — Je la hais pas.

    — Menteur !

    — Je la hais pas je te dis ! Mais disons que moins je la vois et mieux je me porte. Sa tête ne me revient pas, c’est comme ça, j’y peux rien ! 

    — Tu la hais sans raison Yann, c’est petit ! Très petit ! Alors que moi, tu vois, et bien je hais Kylian, et je sais pourquoi !

    — Et bien tu es quelqu’un de bien, tandis que je ne suis qu’un salaud. C’est ça que tu voulais entendre ?

    — Tu me soûles, à plus! 

    — C’est ça, c’est ça. Va grogner loin de moi et reviens quand tu seras calmée ! Merci.

     

     

     

     

    *

     

     

      

     

    Loin de cette ambiance des plus orageuses s’échoue doucement l’une des plus déprimantes jamais encore propagée : celle qui plane désormais dans l’appartement de Vanessa, depuis que celle-ci a brusquement décidé de se repasser en boucle tous les morceaux du groupe Apologize. Et surtout le dernier qui vient de sortir dans les bacs. So Far Away.

     

    C’est bien celle qu’il lui fredonnait à l’oreille ce soir-là.

    Elle reconnaitrait ces paroles entre mille.

     

    Il l’a donc finalement couchée sur papier, pour ensuite la chanter devant tous.

    Pour elle. Pour lui. Pour eux. Voir sans doute pour conclure leur histoire.

     

    Mais une seule question continue de turlupiner la jeune femme.

    Une seule et unique question, à la fois douloureuse et insupportable.

    Parce qu’inexplicable...

     

    « Pourquoi ? »

     

    Pourquoi est-il revenu ce soir-là. Lui parler. Lui susurrer a l’oreille. Lui tenir tendrement les hanches. La garder au chaud dans ses bras. Lui fredonner des mots étranges. Puis d’amour. Avant de disparaître dans l’ascenseur, malgré ses appels...

     

    « Mais pourquoi donc était-il assu cinglé et lunatique ?!? »

     

     

     

    *      *

    *

     

     

    — Kylian ? Je peux te parler deux minutes ?

    — Tu veux me faire une déclaration d’amour Zébulon ? C’est pour ça que tu attends qu’on soit seuls dans le local ?

    — Zut, démasqué !

    — Quand tu veux, et où tu veux. Mais tu fournis les capotes. 

    — Qu’est-ce que tu penses de l’absence du synthé Kyle ? 

    — Gné ? .. Hmmm... Et qu’est-ce que tu attends comme réponse à cette question, Zell ?

    — La vérité Kyle, ce que tu penserais si... 

    — Je m’en fous. Faites comme vous voulez. 

    — Incroyable... Gérald est devin.

    — Gné ?