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    Le résumé de la situation ne va pas prendre plus de dix minutes à Keichi. 

    Une courte discussion donc, qui va être ensuite suivie d’un long et interminable silence ; Jun ne sait pas vraiment comment réagir ; il peut soit se taire, soit tomber au sol en pleurant, ou soit hurler et casser quelque chose dans la pièce.

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     La première solution semble mieux correspondre à sa personnalité : sage et réfléchie. Il préfère donc rester muet, en contemplant cette petite chose qui se tortille dans ses bras.

     — Je sais que ça paraît fou... se décide à soupirer Keichi après son long monologue informatif — mais finalement c’est pas plus mal, non ? Je veux dire que.. C’est beau d’être parent... Et puis il te ressemble !

     — Il ne me ressemble pas du tout, lui souffle froidement Jun en essayant de ne pas partir en vrille.

     — Mais si... regarde les yeux. Persiste Keichi, un peu honteux. 

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     — Et sinon, c’est pour quand, la transformation en monstre sanguinaire ? Commence à ironiser Jun, comme si son calme légendaire avait brusquement décidé de prendre la poudre d’escampette.

    — Peut-être ce soir... Enfin j’en sais rien. Moi je ne suis finalement qu’un simple messager qui obéit.... comme vous.

     — Qui commande sur cette planète Kei ? Ose enfin demander Jun en dévisageant froidement son ami — toi, ou cet esprit ?

    — Moi, bien sûr ! Se défend vivement le jeune souverain en se retournant pour ne pas avoir à affronter ce regard plein de reproches.

     — Ça, je n’en suis pas sûr... tente Jun pour réveiller son camarade sur la situation actuelle de son royaume — ouvre les yeux Kei... Tu es complètement manipulé. Ce n’est même plus toi qui gouvernes ton propre peuple... C’est pathétique !

     — La ferme ! Commence à s’énerver Keichi en se dépêchant de sortir de la pièce. 

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     — Tu l’as vexé, soupire Isis au prince d’Eternia, en regardant son frère claquer la porte avec violence.

    — C’est très bien, ça va le faire redescendre un peu de son nuage.

     — Tu peux l’imiter et t’en aller aussi, j’aimerai être seule... Si c’est pas trop te demander.

    — Je suis désolé, laisse tomber Jun sans bouger d’un millimètre — je suppose que tu dois me détester maintenant...

     — Tu n’as pas à être désolé, ce n’était pas toi. On t'a utilisé...

     — Justement, en parlant de ça... Peut me parler de tout ça ? De cet esprit...

     — On dit que c’est un esprit créé et nourrit par d’étranges incantations...

    — Qui a été le premier à commencer à invoquer ces sortilèges ? Interromps vivement Jun, avide de découvertes.

    — Mon père, je crois, ou peut-être ses parents, en fait j’en sais rien, avoue honnêtement Isis, on dit aussi que les âmes des défunts la rejoignent.. Ce qui fait, si l’on met tout bout à bout, un esprit malfaisant nourri de souffrances et de sombres incantations.... C’est gai, n’est-ce pas ?

     — Et c’est ça qui vous dirige ! Tu le réalises ça ?!?

     — C’est « ça » qui nous donne notre force oui, mais la déesse mère n’est pas du tout censée nous diriger. C’est juste que Kei l’invoque un peu trop... Il lui donne trop d’importance, il la nourrit trop... Si ça continue, il va en faire un être capable de pensées et de décisions et...

     — Et ça en ferait un monstre qui pourrait se retourner contre vous ?

    — Je pense, oui, lui répond tristement Isis — mais Kei veut tellement pour Octavia... Il est prêt à tout... J’avoue qu’il me fait peur parfois... J’ai peur qu’un jour il aille trop loin ou qu’il réveille complètement cette entité maléfique...

     — Je peux le poser quelque part mini-Isis ? demande brusquement Jun, — c’est qu’il me chauffe les mains ce petit con !

     — Donne-le-moi !

     — Non ! Kei a dit qu’il te ferait du mal.

     — Hey ! Tu vas pas t’y mettre toi aussi !

     —Je vais le poser sur le tapis kawai, là !

     — Il faut lui trouver un nom, lui sourit Isis pour changer de sujet — tu as une idée ?

     — Du tout. Je te laisse choisir.

     — Daï ? Ça te dit ?

    — Hummm, pourquoi pas, sourit a son tour Jun en posant son fils sur un petit tapis de chambre décoré d’abeilles jaunes.

     — Jun. Tente timidement Isis en se mordillant la lèvre inférieure. 

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    — Oui ? répond celui-ci en se relevant pour lui faire face.

     — Je pense que tu devrais rentrer chez toi, sur Eternia...

     — Oui, je pense aussi, lui confirme-t-il immédiatement.

     Cette phrase trop franche résonne plusieurs fois dans l’esprit de la jeune princesse, avant de lui déchirer le cœur ; elle ne s’attendait vraiment pas à ce qu’il lui offre une réponse pareille...

    — Cette planète est dirigée par un esprit malfaisant et son souverain est complètement manipulé, reprend Jun pour lui résumer la situation d’une voix calme et posée — et je ne te laisserai pas dans un monde pareil.... Alors si tu acceptes de fuir avec moi...

     — Pa. Pardon ? Balbutie Isis en rougissant comme une adolescente a qui on aurait fait une déclaration pour la première fois.

    — Tu ne dois pas rester ici, ajoutes Jun avec assurance — et tu le sais ! Ils vont finir par te détruire... Allons sur Eternia, tous les deux.

     — Mais je suis Octavienne ! Et il est hors de question que j’abandonne mon frère ! Essaie de le gronder Isis, — toi... toi tu es eternien, alors tu dois rentrer chez toi ! Un point c’est tout...

     — Je m’en doutais... soupire maintenant Jun en haussant les épaules — bah en fait, ça m’étonne pas de toi...

     — Comment ça, ça ne t’étonne pas de moi ?! Commence à se vexer la jeune fille — qu’est-ce que tu insinues ?!

     — Rien, soupire-t-il à nouveau en se rapprochant de son lit, pour s’asseoir à ses côtés.

     — Heeey ! Bouge de là ! Tente-t-elle de le cingler — c’est ma chambre ici !

     — Je sais, mais je m'en fous de ton opinion, car vu ton état et le monde dans lequel tu vis, je vais rester ici avec toi. On sait jamais... 

    Sur ce, il commence à s’installer en tapotant sur les oreillers pour les rendre plus moelleux ; Isis préfère garder le silence en évitant de le regarder. Il pourrait apercevoir ses joues maintenant plus roses que jamais et ça la mettrait encore plus mal à l’aise...

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    — M.. Merci... finit-elle quand même par laisser échapper, quelques minutes plus tard, — mais... mais tu n’es pas obligé... Tu n’as rien qui te retient ici. Je veux dire que... que tu n’as rien qui te force a sombrer avec nous.

    — Si, toi, l’interrompt-il avec assurance, en terminant de prendre place à ses côtés — je ne te laisserai pas sombrer avec Kei, c’est tout. Depuis le jour où tu t’es mise à danser dans mes rêves, je me suis juré de te retrouver et te protéger.

    — Mais ces rêves n’étaient que des illusions Jun...

     — Je m’en fous, se moque-t-il gentiment, — ils me donnent une raison de rester près de toi. 

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     — M.. Merci pour tout, termine la voix maintenant tremblotante d’Isis — je... je vais dormir un peu... Tu surveilles Daï toi ?

    — Oui, lui sourit-il sans hésiter, — allez dépêche toi de t’endormir ! Tu dois être épuisée ! 

    — Bonne nuit. Arrive à peine à déglutir la jeune fille, avant de se glisser complètement sous sa couverture ; elle va s’endormir en moins de cinq minutes et Jun va se dépêcher d’éteindre la lumière pour que rien ne dérange le sommeil de sa princesse.

    Maintenant seul dans le silence de la pièce, le jeune prince d’Eternia peut se remettre à réfléchir sur la situation d’Octavia, et surtout, sur sa situation à elle.

     Elle... Cette innocente si pure, constamment manipulée par les siens... Furieux, il serre les dents en les haïssant profondément. Tous.

     Mais tout va changer désormais, parce que désormais il sait tout et il se jure de la protéger correctement. 

     Maintenant, il est sûr de lui : il ne s’enfuira pas en la laissant entre leurs griffes. Non. 

    Elle se bouge beaucoup dans son sommeil ; il s’inquiète et espère qu’elle ne fait pas trop de cauchemars horribles à cause de ce qu’elle a subit ce soir.

     Entre deux sanglots et à moitié endormie, elle émet soudain un faible « Je t’aime » que Jun a l’impression d’avoir mal entendu ;

    — Isis ? ose-t-il tout de même murmurer tout bas.

    Apparemment, elle dort vraiment... songe-t-il en constatant que sa princesse ne bouge pas d’un millimètre pour répondre à son appel.

    Alors il va se glisser sous les draps lui aussi ; Daï semble dormir profondément devant leur lit, confortablement installé sur son moelleux petit tapi ; alors rien ne peut l’empêcher de faire une petite sieste auprès de sa douce princesse...

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     — Hmmm... gémit tout bas Isis en tournant discrètement la tête ; que fait-il aussi près d’elle ? Un frisson lui parcourt soudain l’échine et elle se prépare à le repousser vivement.

     — Dors... lui ordonne tout bas Jun — et ne t’inquiète de rien... Je suis là maintenant... Tu n’es plus seule...

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     Ces phrases merveilleuses, prononcées sur un ton tellement tendre, terminent d’anéantir ce qu’il restait de la carapace, autrefois d’acier, de la jeune princesse ; il faut qu’elle se l’avoue une bonne fois pour toutes, elle aime cet homme plus que tout... Sa présence derrière elle lui réchauffe le cœur. Son bras qui se pose désormais sur sa taille lui fait comprendre qu’elle est désormais protégée, envers et contre tout... 

     C’est donc apaisé, et pour une fois au comble du bonheur, après tout ce qu’elle a subit et pleuré aujourd’hui, qu’elle décide de fermer les yeux, en baissant sa garde devant cet homme qui lui a définitivement volé son cœur et ses armes.

     Mais la sieste des tourtereaux va être de courte durée : moins de deux heures plus tard, ils vont découvrir ce que c’est qu’un nourrisson qui a décidé de se réveiller avant ses parents.

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     — Laisse, j’y vais, marmonne Jun en commençant a s’extirper du lit, les yeux encore a moitié fermée.

     — Non, pas question, lui répond Isis sur le même ton enfariné, — c’est moi qui dois y aller. 

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    — Toi tu es une faible femme, alors tu dois te reposer, lui rappelle sagement Jun en essayant de se donner du courage pour se lever définitivement de cette couette si chaleureuse.

    — Prétentieux et macho en plus ! Le taquine Isis en continuant de s’extraire de ses draps, — tu cumules petit eternien !

    — Je sais, et c’est pour ça que tu m’aimes ! rit Jun sans réfléchir, tout en allant chercher son fils pour le prendre dans ses bras. 

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    Cette dernière phrase prononcée résonne encore dans l’esprit de la jeune princesse qui ne sait pas vraiment comment l’interpréter.

     Que cherche-t-il à insinuer ? Est-il en train de se moquer d’elle ou de lui faire comprendre que l’amour qu’elle lui porte est désormais réciproque ?

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    — Isis ? La fait-il soudain sursauter — je crois que Daï va grandir.. Ou nous faire un gros caca.

     — Pardon ? s’étonne la jeune fille en se rapprochant de lui. 

    — Non, ne t’approche pas, il est peut-être dangereux...

     Il termine sa phrase avec un cri de douleur ; le bébé se met à émettre une vive lueur, tout en lui brûlant les mains. 

     — Jun !! crie brusquement Isis — ça va ?! 

    Il tombe à genoux et commence à transpirer, mais sans lâcher l’enfant pour autant — argh, je sais pas ce qu’il nous fait, mais en tout cas il nous fait quelque chose !! 

    — Lâche-le s’il te fait mal !! s’inquiète Isis, presque paniquée : cet enfant serait-il un monstre ?

     — Il grandit ! Regarde ! Annonce Jun en posant le bambin au sol ; il a pris quelques centimètres et fait maintenant la taille d’un enfant de deux ou trois ans.

     — Dans le coffre en bois à côté de toi, l’informe vivement Isis — il doit y avoir quelques vêtements d’enfants. Regarde... Moi je vais m’asseoir, j’ai la tête qui tourne.

    — Allonge toi, oui, la gronde Jun en allant fouiller le fameux coffre pour en extraire ce qui ressemble a un pyjama, — ça ? Je lui mets ça ?

     — Si tu veux, c’était à Kei...

     — Je vais chercher quelque chose d’autre alors, marmonne-t-il en remettant le vêtement à sa place, en ne le tenant que par deux doigts.

     — Mais pourquoi ? Semble rire Isis, un peu étonnée par son comportement.

     — Parce que je veux pas que mon fils soit atteint par la folie de Kei ! On sait jamais. Ses vêtements ont peut-être été contaminés.

     Cette phrase est ridicule, mais elle fait pourtant sourire Isis, qui est plus que surprise de constater qu’il reconnait vraiment cet enfant...

     — Voilà ! s’exclame fièrement Jun en tirant du coffre un autre vêtement — et ça ? C’était à qui ?

     — À moi, lui sourit-elle en étouffant un petit rire.

     — Alors c’est parfait !

     Sur ce, il commence à habiller le bambin qui se tortille dans tout les sens ; apparemment, ce petit monstre ne semble pas satisfait de ce pyjama beige qui était autrefois celui de sa mère !

    — C’est pile sa taille, sourit à nouveau Isis en se relevant du lit pour s’approcher des deux hommes de sa vie, — tu crois que je peux le prendre un peu ?

     

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